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Détresse sur le Pacifique

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eolien
Whisky Quebec

Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Jeu 21 Aoû 2014 - 0:34

Cette aventure se passe à la fin du printemps 1980 aux Nouvelles–Hébrides, dans un tout petit recoin du monde perdu entre la Papouasie et les îles Fidji, un pays où les hommes sautent dans le vide du haut d’échafaudages avec les chevilles enserrées par une liane, simplement pour respecter une tradition de courage : Le saut du gaul .

Plusieurs îles s’égrènent dans les eaux du Pacifique Sud, verdoyantes, riches en  parfums, en fleurs délicieusement odorantes, en couleurs, en sables blancs, en lagons où s’étalent toutes les palettes de bleues, de turquoises, de verts, de soleil et de jolis nuages blancs, mais aussi de temps à autres de cyclones ravageurs.



A l‘approche de son indépendance, l’archipel était secoué de luttes entre les îles, les tribus et les partis indépendantistes que les anglo-saxons s’activaient à motiver pour choisir une voie politique favorable à l’«empire» britannique, sous le regard concupiscent et complice de leurs cousins australiens, maîtres du Pacifique Sud. Pendant ce temps les français sirotaient leur Pastis après les parties de pétanques…
Une île, Espiritu Santo, très francophile, voudra rester indépendante et croira être assurée du soutien de la France.
On devine ce qu’il adviendra… (Histoire des Nouvelles Hébrides)


Détresse sur le Pacifique

Sur l’écran du radar les orages dessinaient des taches vertes aux formes aléatoires, comme des gouttes d’encre jetées au caprice du hasard. Mais depuis quelques minutes les échos s’étaient densifiés, par endroit ils se touchaient, témoins célébrant le mariage de deux orages qui unissaient alors leurs forces pour déverser dans l’Océan Pacifique les millions de tonnes d’eau qu’ils avaient accumulé, de leur base jusqu’à leur sommet, tout là-haut, aux limites extrêmes de la tropopause, à plus de dix-sept mille mètres d’altitude.
Pierre était dubitatif. Ces nuages amoncelés sur l’horizon ne lui disaient rien qui vaille. Tout en pilotant l’avion d’une main, il retira du dossier de vol le rapport météo qu’il vérifia. Nuages, pluie et vent : rien d’extraordinaire aux abords d’une dépression tropicale qui traînait dans le coin depuis plusieurs jours. Il remit le dossier de vol à sa place et l’avion poursuivit sa route à travers les énormes champignons blancs qui poussaient sur le Pacifique Sud.
Régis, le copilote du Fairchild F27, profita d’une relative accalmie pour faire un relevé des paramètres des deux turbopropulseurs qui les tiraient vers Espiritu-Santo, première escale avant de rejoindre Port-Vila, la capitale des Nouvelles-Hébrides, condominium franco-britannique qui vivait ses derniers mois sous l’autorité de la France et de la Grande-Bretagne avant de devenir un pays indépendant, le Vanuatu.

Sur cette étape entre Honiara et Espiritu Santo, c’était Pierre, le commandant de bord, qui pilotait. Depuis qu'ils avaient quitté Guadalcanal, le ciel déjà bien chargé sur les îles Salomon ne cessait de s'encombrer de nuages convectifs qui laissaient de moins en moins d'espace à l'avion qui se faufilait entre les tours blanches qui s'élevaient en quête de l'azur.
Une main sur le volant pour garder l’avion en équilibre à son niveau de vol de croisière, Pierre observa un instant son copilote qui était appliqué à relever des paramètres sur la page du registre technique. Il appréciait ce rouquin d’une trentaine d’années, de petite taille, aux yeux bleus et au front barré d’une cicatrice récente.
La veille, dans la voiture qui convoyait l’équipage sur le trajet d’une heure de route entre la ville de Nouméa et l’aéroport de Tontouta, cette balafre avait ravivé le souvenir d’une rencontre fortuite avec une vache noctambule que la voiture de service qui raccompagnait l’équipage à leurs domiciles avait percutée quelques mois auparavant, sur la route qui va de l’aéroport de Tontouta à Nouméa, capitale de la Nouvelle Calédonie.
Ils en avaient fait le récit à leur jeune hôtesse, Amélie, jolie blonde aux yeux bleus et aux cheveux coupés courts.
Dans cet accident, assis à l’avant, Régis avait été le seul blessé sérieux. Pierre, le commandant avec qui il volait ce jour-là n’avait eu que des minuscules brisures de verre dans les yeux parce qu’il les avait gardé grands ouverts pour scruter la nuit alors que la voiture tournoyait en plusieurs têtes à queue pour finalement s’arrêter sur le bas côté.
Dans le faisceau lumineux du seul phare encore intact, il avait vu passer des broussailles, la route, des broussailles, la route, et ainsi de suite jusqu’à ce que la voiture s’immobilise après avoir tournoyé et être restée par miracle sur le macadam.
Il avait demandé :
- Quelqu’un est blessé ?.... »
La conductrice polynésienne et l’hôtesse n’avaient rien mais Régis avait dit d’une petite voix calme : «Moi, je suis blessé.»
Pierre avait contourné la voiture, arraché la portière pour aidé Régis à s’extirper du siège passager car tout l’avant droit était défoncé. Des voitures s’étaient arrêtées et éclairaient vaguement la scène de leurs phares, ce dont Pierre profita en plaçant Régis de telle sorte qu’il put l’observer.
Le visage et la chemise blanche d’uniforme étaient rouges de sang.
- Est-ce que quelqu’un aurait une lampe et de quoi l’essuyer ?...
L’hôtesse s’était précipitée et était revenue avec des compresses, un automobiliste avait éclairé avec une lampe de poche le visage de Régis qui était couvert de sang et n’était que bouillie au niveau de l’œil droit.
« Mon Dieu, avait pensé Pierre, il a l’œil crevé ! ».
Il lui avait essuyé le visage et épongé le sang qui coulait de l’arcade. Dans la lumière étroite de la lampe de poche, il avait vu l’œil bleu de Régis apparaître et clignoter pour se débarrasser des traces de sang avant de se fixer sur lui.
- Régis, tu m’as fait peur, avoua Pierre, soulagé, j’ai cru que tu avais l’œil crevé. Je crois qu’il n’y a rien de grave, ajouta-t-il pour le rassurer, mais tes blessures sont des coupures profondes, il faut aller à l’hôpital… »
Quelques heures plus tard, après des dizaines et des dizaines de micro-points de suture, alors que Régis reposait dans son lit d’hôpital, les gendarmes étaient accourus toutes sirènes hurlantes pour apporter un bout de mâchoire trouvé sur le plancher à l’avant de la voiture et qu’ils croyaient appartenir à ce pauvre Régis … mais qui était bien évidemment un morceau du défunt bovidé.
Le lendemain, Pierre était allé récupérer les bagages qui étaient restés à l’arrière de la voiture et avait découvert au milieu d’eux un bout de langue de la vache, sectionné net lors de l’impact et qui avait traversé la voiture pour terminer sa course au beau milieu des bagages.



Régis nota soigneusement les températures des turbines et les consommations, faisant quelques ratures lorsqu’une turbulence venait sans prévenir secouer l’avion que le pilote maintenait par des zigzags opportuns au-dehors des masses bourgeonnantes traîtreusement accumulées sur leur route par les alizés.
Le soir tombait et dans la pénombre naissante, le soleil s’affaissait sur l’horizon, derrière les nuages.
Son travail terminé, Régis leva la tête et nota que le crépuscule était accentué par l’amas de nuages noirs qui les enserraient. Il augmenta un peu l’éclairage du tableau de bord, puis se pencha pour regarder au dehors, comparant son observation à ce qu’il voyait sur l’écran du radar.
- Cela ne s’améliore pas, commenta-t-il en faisant la moue.



Une sonnette retentit et Pierre décrocha le combiné pour répondre à l’hôtesse.
- Voilà, j’ai expédié le service… ça va durer longtemps ces turbulences ?... Sans attendre la réponse elle demanda : tant que ça ne bouge pas trop voulez-vous un café, ou autre chose ?...
Pierre interrogea le copilote, passa la commande, raccrocha et se pencha sur l’écran radar.
- On passe la limite de FIR, j’appelle Moresby dit Régis en prenant son micro.
Il tenta plusieurs appels, changea de fréquence pour épuiser les recours mais ne put établir aucun contact intelligible.
- Appelle Nandi, lui conseilla Pierre, et demande les dernières météos de Santo et de Port Vila,.
Régis se recoiffa de ses écouteurs et prit le micro :
- Nadi ! Nadi ! This is Quebec Kilo eight four one calling on eight eight six seven …
Seuls des crachotements se firent entendre et Régis renouvela plusieurs fois son appel, changeant de fréquences pour déjouer les caprices des couches ionisées de la haute atmosphère sur lesquelles rebondissaient les ondes en haute fréquence. Soudain, venant de loin, la voix hachée par les parasites du contrôleur des îles Fidji se fit entendre.
- Queb … kilo… Nadi … go ahead…
- Nadi ! Quebec Kilo coming from Hionara, destination Santo, crossing FIR at flight level two one zero, request latest weather report from Santo and Port Vila !

Deux coups discrets furent frappés, la porte du cockpit s’ouvrit et la jolie Amélie entra dans le poste, se calant comme elle le pouvait pour ne rien renverser de son plateau. Pierre enleva son casque et l’aida en prenant sa tasse de café qu’il plaça dans un porte-verre, puis il prit celle de son copilote qu’il garda à la main en attendant que celui-ci en termine avec ses messages radio, ce qui prit quelques minutes.
- Alors, lui demanda Amélie lorsqu’il eût ôté son casque, que dit la météo ?...
- Attends un peu et nous aurons les dernières informations de Port Vila…  lui répondit Régis en prenant sa tasse de café tout en lui expliquant qu’ils venaient de pénétrer dans une partie de l’espace aérien gérée par les fidjiens. Un gong retentit et aussitôt le copilote répondit à un appel, gribouilla sur une feuille de papier et leur donna le résultat de sa conversation :
- Je n’ai pas pu tout avoir, c’est terriblement haché ce soir. Ce que j’ai compris, c’est qu’il fait très mauvais dans toute la région !...
Il leur montra ce qu’il avait recopié, commentant au passage.
- C’est pluie et vent un peu partout. Ce qui est particulièrement embêtant c’est que le vent tourne au plein travers à Santo… et des orages avec beaucoup de fortes pluies … Concernant Vila je n’ai pas pu avoir grand chose, et le peu que j’ai eu n’est pas réjouissant …
La nuit était à présent tombée et Amélie se pencha pour regarder vers l’avant de l’avion.
Les nuages avaient peu à peu pris possession de l’espace et il ne restait que de rares couloirs entre les masses bourgeonnantes qui leur barraient la route.
- Tu vas pouvoir les éviter ?
Pierre pointa son index sur l’écran du radar :
- Tu vois cet écho ?... Et bien c’est cette masse que l’on voit là-bas, précisa-t-il en indiquant du doigt un énorme cumulonimbus qui s’illumina, montrant pendant quelques secondes la masse imposante de son corps dont les protubérances couvraient toute la gamme des gris, des plus clairs aux plus sombres. Un autre nuage s’éclaira plus loin, comme un champignon lumineux, puis un autre. C’était un spectacle grandiose que de voir ces formes fantomatiques blanches qui surgissaient les unes après les autres de la nuit, s’illuminant soudainement, dévoilant leurs formes merveilleusement belles et pleines de menaces.
- À quelle altitude sommes nous ? demanda Amélie.
- Vingt et un mille pieds, soit près de six mille cinq cent mètres mètres, répondit Régis.
Les turbulences s’aggravant, Amélie prit congé des pilotes et ouvrit la porte du cockpit.
- Je retourne surveiller mes ouailles…
La porte refermée, Régis ne put réprimer un commentaire admiratif :
- Elle est bien jolie cette demoiselle !
- Et très sympathique, surenchérit Pierre tout en pilotant l’avion pour garder les ailes horizontales que les remous chahutaient en permanence.

- On sera en contact avec Santo dans une dizaine de minutes …  commença Pierre qui suspendit sa phrase lorsque l’apparition d’un voyant rouge sur le panneau supérieur attira son attention :
- Generator 2 Overheat !  Surchauffe génératrice droite !...
Ce Fairchild étant dépourvu de pilote automatique, Pierre avait déjà la main gauche sur le volant. Il plaça sa main droite sur les manettes de gaz et demanda :
- Check-list Generator Overheat !
Régis, qui avait anticipé la demande, avait déjà en main la check-list secours dont il tourna quelques pages et épela :
- Placer le switch Generator 2 sur OFF.
Il mit le doigt sur le bouton concerné et attendit l’assentiment de son commandant qui leva les yeux et confirma :
- Generator 2 … vérifié !
Régis bascula le bouton sur la position OFF et poursuivit la lecture de la check-list.
- Prendre un Top. Il mit son index sur le chronomètre, vérifia qu’il était bien à zéro, et le déclencha.
- Si au bout de cinq minutes le voyant s’éteint, poursuivre le vol avec le Switch sur OFF.  Si le voyant est toujours allumé : Arrêter le moteur et surveiller la nacelle pour l’éventualité de l’apparition d’un feu !...
- Bien, on attend… Arrêter un moteur par ce temps pourri… commenta Pierre qui laissa sa phrase en suspens.
Les secondes s’écoulèrent, un œil sur le chronomètre, l’autre sur le voyant rouge qui refusait obstinément de s‘éteindre…
Pierre appuya sur le bouton de l’appel hôtesse, et dès qu’Amélie lui répondit, il lui demanda de venir rapidement au cockpit. Quelques secondes plus tard la jeune fille se glissait dans le poste de pilotage.
- Amélie, on a un problème technique. Si ce voyant ne s’éteint pas d’ici deux minutes, on va devoir arrêter le moteur droit.
- Mon Dieu, mais pourquoi arrêter un moteur en plein vol s’il tourne normalement ?!... demanda-t-elle, alarmée.
- A cause d’une surchauffe de la génératrice. Il y en a une par moteur, et s’il faut arrêter le moteur, c’est par mesure de précaution, pour éviter qu’il ne subisse de gros dégâts en cas de rupture d’un arbre d’entraînement, par exemple. A partir de là, d’une part le vol en monomoteur est une situation d’urgence, d’autre part on ne pourra pas maintenir l’altitude et il va falloir descendre. J’annoncerai brièvement la situation aux passagers puis tu leur donneras les détails si nécessaire car on va être très occupés, d’autant plus qu’on approche de Santo où la météo est très mauvaise. Je ferai un message aux passagers dès que j’en aurai le temps. Je compte sur toi !
- Je ferai une préparation cabine ?
- Oui, car si on a un problème sur l’autre moteur, c’est le plouf … de nuit !...  Attends ! Patiente quelques instants, on va savoir…
Trois paires d’yeux surveillèrent le voyant rouge …
- Cinq minutes ! annonça Régis.



à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Dim 24 Aoû 2014 - 23:55

Résumé de l’épisode précédant :
L’équipage et les passagers d’un Fairchild F27 A effectuant la ligne Hionara (Guadalcanal) Espiritu Santo (Nouvelles Hébrides) rencontrent des conditions météorologiques difficiles lorsque survient un évènement d’importance : le voyant d’alarme de surchauffe d’une génératrice vient de s’allumer. Si, ayant arrêté la génératrice, le voyant est toujours allumé au bout de 5 minutes, la consigne est de stopper le moteur.
Le chrono tourne …


Trois paires d’yeux surveillèrent le voyant rouge …
- Cinq minutes ! annonça Régis.



- Attendons quelques secondes, laissons lui une dernière chance … demanda le commandant de bord en regardant le voyant rouge obstinément allumé. Mais trente secondes plus tard le signal d’alarme refusant de s’éteindre, il ordonna :
- Procédure arrêt moteur droit !
Ils exécutèrent la check-list et après avoir allumé les phares d’ailes, Régis observa le moteur droit et annonça :
- L’hélice est bien arrêtée et en drapeau… et aucune trace de feu ni de fumée…
Par une action croisée sur les commandes de vol, Pierre, tout en luttant contre les turbulences, avait contré les effets de dissymétrie liés à l’arrêt du moteur droit. Il régla les compensateurs pour soulager ses efforts musculaires et s’apprêta à poursuivre le vol le pied gauche tendu sur le palonnier, le volant légèrement incliné vers la gauche.
Amélie se pencha à l’oreille de Régis :
- C’est quoi l’hélice en drapeau ?...
Le copilote fit un geste avec sa main, la faisant pivoter :
- On met les pales dans le lit du vent pour que l’hélice offre moins de résistance aérodynamique.

Après l’avoir remercié d’un sourire la jeune hôtesse quitta le cockpit. Pierre demanda à son copilote de lancer un appel de détresse pour informer de leur descente forcée les avions qui pourraient se trouver aux alentours.
Ce dernier afficha la fréquence de détresse, 121,5, et lança son message :
- Mayday ! Mayday ! Mayday ! Quebec Zoulou from Hionara to Espiritu Santo, Engine failure, leaving flight level two one zero on descent. Quebec Zoulou Mayday !
(Quebec Zoulou de Hionara  à Espiritu Santo. Panne moteur quittons le niveau de vol 210 (21000 ft / 6400m) en descente)

Sans délai il bascula sur la HF :
- Mayday ! Mayday ! Mayday ! Quebec Zoulou calling Nadi !  Engine failure leaving flight level two one zero on descent from Hionara to Espiritu Santo …

Pendant que son copilote hurlait dans le micro HF, et sans attendre une improbable réponse, Pierre poussa légèrement sur le volant et mit l’avion en descente, le moteur gauche étant à la puissance maximale pour avoir un taux de descente le plus faible possible et laisser ainsi à un éventuel avion transitant au-dessous d’eux la possibilité de dégager la zone. Puis il prit le micro et tout en pilotant d’une main il informa les passagers de la situation dans laquelle ils se trouvaient :
- Mesdames, Messieurs, en raison d’une surchauffe d’une génératrice, nous avons été dans l’obligation de stopper le moteur droit. Nous sommes à présent en descente vers l’aérodrome de Santo Pekoa, et la situation est sous contrôle. Malgré tout et par mesure de précaution nous allons vous demander de suivre  attentivement les consignes de sécurité que notre hôtesse va vous présenter. Je vous remercie pour votre coopération. » Il répéta l’annonce en anglais, raccrocha son micro et regarda Régis d’un air interrogatif.
- Impossible d’avoir Nandi, annonça Régis qui fit un essai en tentant d’appeler le contrôleur de Santo-Pekoa, tentative infructueuse car volant plus bas, ils étaient encore hors de portée.

Pendant ce temps le Fairchild descendait dans les basses couches et pénétrait dans des turbulences qui se faisaient de plus en plus fortes.
L’avion volait assez bas à présent, autour de quatre mille mètres, toujours en légère descente vers son altitude de rétablissement sur un moteur, balloté en tous sens et suspendu à son seul turbopropulseur il se faufilait dans les ténèbres qui se chargeaient à chaque instant d’un peu plus d’orages et de tornades.
La pression monta d’un cran dans le cockpit. Pierre pilotait l’avion de la main gauche tout en essayant de la droite de peaufiner l’image radar, mais les turbulences de plus en plus fortes contrariaient ses efforts.
- Régis, occupe-toi du radar s’il te plaît…
Le copilote s’appliqua, en jouant avec la sensibilité du gain et l’orientation de l’antenne, à obtenir une image plus précise des cumulonimbus qui se massaient devant eux. Le pilote changeait de cap en fonction des échos, jouant au chat et à la souris avec les orages. Mais les cellules orageuses se faisaient de plus en plus nombreuses, grossissaient et se rejoignaient en une chaîne malsaine et lourde de menaces.

- Régis, il faut qu’on passe en revue les options … proposa Pierre en laissant sa phrase en suspens.
- On sait qu’on a eu la panne après le point de non retour et que nous n’avons plus assez de carburant pour revenir à Hionara, lui répondit Régis qui déploya la carte. Il n’y a plus que Vila accessible en déroutement…
- Le problème est que nous n’en avons aucune météo récente, grommela Pierre.
Régis se tourna vers lui, le sourcil interrogateur :
- Alors on continue vers Santo Pekoa ?
- C’est le terrain le plus proche à présent …Oui, a priori c’est le meilleur choix … ou le moins mauvais !...

L’aiguille du radio-compas tournait dans un sens puis dans l’autre, sa réception polluée par les décharges électriques.
- On reçoit très mal la balise de Santo… avec tous ces orages le radio-compas est très perturbé, constata Pierre. Je continue au cap.
Un éclair proche zébra les nuages qui restèrent illuminés quelques secondes.
- Si le radio-compas est aussi instable à proximité de Santo, ajouta-t-il, nous ne pourrons jamais faire la procédure d’approche aux instruments vers la piste… Calcule combien de temps d’attente nous aurons à Santo avant de dégager vers Vila.
Régis plongea le nez dans ses graphiques pour effectuer quelques calculs.

Dans la cabine, l’ambiance était loin d’être à la fête. L’hôtesse n’avait pas eu à faire de grands efforts de persuasion pour convaincre les quarante-quatre passagers de rester assis et de resserrer leurs ceintures. L’avion était chahuté dans tous les sens, les secousses et les trous d’air commençaient à faire leurs effets sur les estomacs les plus sensibles. Plusieurs passagers avaient le nez dans leurs poches vomitoires et une odeur désagréable venait aggraver l’ambiance générale. Amélie était assise sur son siège, bien sanglée au fond de l’avion. Un passager se retourna et lui fit signe. Elle déboucla son harnais et s’accrochant aux dossier des sièges, remonta l‘allée centrale de l’avion.
Une passagère, surprise par une turbulence, avait renversé sur elle sa poche et le vomi s’était répandu sur sa robe, dégageant une odeur écœurante.
Amélie prit une poche dans un dossier proche et la donna à la passagère.
- Tenez madame. Donnez moi cette poche et je vais revenir avec de quoi vous nettoyer.
Elle prit la poche souillée et toute trempée de vomissure pour s’en retourner vers l’arrière de l’avion, s’accrochant d’une main en essayant de garder son équilibre dans ce Fairchild qui tanguait et sautait comme un bouchon dans un torrent.
Amélie jeta la poche dans la poubelle des toilettes, puis se lava les mains en refoulant un haut le cœur de dégoût. Elle se regarda dans la glace et n’y vit qu’un joli visage pâlot à qui elle s’adressa :
- Tu voulais être hôtesse de l’air… voyager, voir du pays … Et bien tu es servie !  Le plus dur reste à faire, aller nettoyer cette passagère… Courage ma fille !
Elle se fit un clin d’œil, un sourire, prit des serviettes qu’elle humidifia, se regarda une dernière fois dans la glace en se gratifiant d’une grimace et sortit des toilettes pour se trouver face à un passager qui se cramponnait aux montants de l’allée.
- Vous devez rester assis !
- Je dois aller aux toilettes, supplia le passager avec une mimique de souffrance.
L‘hôtesse hésita, puis comprenant l’urgence de la situation, elle lui maintint ouverte la porte des toilettes en le priant de se dépêcher…
Dès qu’elle fut au niveau de la passagère qu’elle venait aider à se nettoyer, l’odeur épouvantable du vomi lui souleva le cœur. Elle s’arrêta, tourna la tête pour respirer un peu d’air frais et se remotiva : « Courage, il faut y aller !... »
Cramponnée d’une main au dossier d’un siège, elle essuya aussi bien qu’elle le pouvait la robe de la passagère qui continuait à vomir, le nez dans sa poche.
Lorsqu’elle eut consommé toutes ses serviettes, elle retourna à l’arrière.  Plusieurs passagers l’interpellèrent pour pouvoir se lever et aller aux toilettes. Elle leur ordonna de rester assis et de respecter les consignes, récupéra quelques poches déjà pleines qu'elle groupa dans une seule main, l’autre lui étant nécessaire pour se cramponner et éviter de se retrouver projetée au plafond de la cabine. La toilette était à nouveau libérée et elle put jeter dans la poubelle toutes les serviettes souillées. Après s’être une fois de plus lavé les mains, elle appela le cockpit au téléphone.
- Régis ?...  Plusieurs passagers sont malades et il y en a qui veulent aller aux toilettes… Avec des urgences si tu vois ce que je veux dire. D’autres qui se sont vomis dessus … c’est la panique derrière !... Qu’est-ce que je peux faire ?...
Régis était bien embêté pour trouver une bonne réponse.
- Écoute ma jolie, on est dans la mouise, alors décide et fais au mieux. Tu as tout notre soutien !... Courage !...
« Ponce Pilate !» pensa-t-elle après avoir raccroché. D’un autre côté elle appréciait cette confiance qui lui procurait une indépendance d’action.

Assis au niveau des ailes, John Ripley pestait intérieurement. Jamais une pareille situation ne serait arrivée sur un avion des lignes de Sa Majesté. Il était intimement persuadé que tout ce qui ne descendait pas en ligne droite de l’empire britannique ne pouvait être de qualité ni rivaliser avec ce que des siècles de colonisation avait emmené comme culture et civilisation dans les coins les plus reculés de la planète.
« J’aurais dû prendre Air Melanesie ou Air Nauru, ragea-t-il. Il doit bien  y avoir des pilotes britanniques dans les cockpits, et eux sauraient se jouer du mauvais temps ! »
Il soupira en regardant madame Tauratua, sa voisine, une passagère d’origine polynésienne à l’embonpoint caractéristique des femmes des îles qui serrait un vieux sac à main dans ses mains brunes. Son visage crispé laissait transparaître son inquiétude. John Ripley parlait très bien le français et chercha un soutien à ses critiques alors qu’une nouvelle secousse secoua l’avion :
- C’est incroyable, fulmina-t-il, ils ne savent donc pas se servir de leur radar.
Madame Tauratua haussa timidement les épaules et esquissa un sourire :
- Tant que le moteur tourne ... Si on arrive à destination c’est bien, ajouta-t-elle en se signant discrètement. Ripley aperçut le geste et haussa intérieurement les épaules. « Une bigote, ragea-t-il, il ne manquait plus que ça !... Tout ces gens fatalistes sont stupides !»
Apercevant l’hôtesse, il lui fit signe et se pencha par dessus madame Tauratua :
- Pourriez-vous demander au pilote de faire des efforts pour éviter toutes ces turbulences  ?...
- Mais monsieur, ils font déjà le nécessaire. Croyez bien qu’ils ne rentrent pas dans le mauvais temps par plaisir, répondit Amélie avec un sourire pour madame Tauratua. Puis se souvenant de ce que le commandant de bord avait dit lors du briefing dans le bureau des opérations aériennes, elle rajouta : Nous sommes en bordure d’une dépression tropicale et nous ne pouvons pas éviter ce mauvais temps.
John Ripley ne voulait pas en rester là et ce n’est pas cette jeune hôtesse française qui allait lui apprendre comment vole un avion.
- Sachez mademoiselle que j’ai l’habitude de voyager et que je n’ai jamais connu un aussi mauvais pilote.  C’est la dernière fois que je prends votre compagnie, asséna-t-il d’un geste dédaigneux du menton.
Amélie le regarda et réfréna l’envie de lui répondre sèchement.
- Mais non, lui dit-elle en souriant, lorsque nous serons arrivés à bon port, tout sera oublié et vous garderez un bon souvenir de ce vol. Pour l’instant, serrez bien votre ceinture.
Puis elle s’adressa à madame Tauratua :
- Avez-vous besoin de quelque chose ?...
Madame Tauratua refusa d’un sourire crispé et suivit du regard la jeune fille qui remontait l’allée centrale en s’agrippant adroitement pour éviter d’être déséquilibrée.
Elle aurait aimé partager son angoisse avec cette jeune hôtesse qu’elle trouvait bien sympathique, mais la présence de son voisin de siège l’en avait dissuadée. Elle jeta un oeil par le hublot puis regarda devant elle, priant silencieusement, suppliant Dieu de lui laisser revoir, au moins une dernière fois s’il le fallait, ses enfants.


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Dim 31 Aoû 2014 - 23:12

Résumé des épisodes précédants :
L’équipage et les passagers d’un Fairchild F27 A effectuant la ligne Hionara (Guadalcanal) Espiritu Santo (Nouvelles Hébrides) rencontrent des conditions météorologiques difficiles lorsque un problème technique contraint les pilotes à stopper un moteur.

Malgré des conditions météorologiques défavorables ils poursuivent leur route vers Espiritu Santo. La situation à bord n'est pas brillante, de nombreux passagers ayant le mal de mer. L'hôtesse fait de son mieux pour régler les problèmes au fur et à mesure qu'ils se présentent.



Les turbulences s’accentuaient, les nuages convectifs se resserraient, l’avion était à présent contraint de pénétrer les masses sombres chargées de pluie et des averses crépitaient sur les pare-brises, rafales bruyantes qui accentuaient par le bruit la pression déjà sensible qui régnait dans le cockpit.

Pierre pilotait l’avion qui descendait dans cette ambiance chahutée et sombre, son esprit projeté vers l’avant, anticipant sur la projection du vol.
D’une main, il chercha les feuilles d’approche de Santo qu’il avait préparé dans un petit compartiment prévu à cet effet. Il connaissait bien ce petit aéroport et ne consulta la feuille d’approche finale que pour se remémorer les principales caractéristiques de cet aérodrome situé au pied d’une île montagneuse.





De son côté, Régis qui en avait terminé avec ses calculs rangea ses papiers et se pencha vers son commandant :
- J’ai pris une demi-heure d’attente à Vila en cas de dégagement, ce qui nous laisse vingt minutes d’attente à Santo.
Puis il prit son micro et appela :
- Santo de Quebec Zoulou Mayday !...
La voix du contrôleur se fit enfin entendre :
- Quebec Zoulou Mayday de Santo, Bonsoir.
- Bonsoir Santo, nous sommes au niveau cent avec un moteur en panne et on va débuter la descente sur Santo. Quelle est la dernière météo ?
- Quebec Zoulou de Santo, voici la dernière de Santo : le vent du 210° pour 25 nœuds, rafales à 35 nœuds, visibilité 1600 mètres avec fortes pluies, le plafond estimé à 1500 pieds, température 23 et la pression 992 hectoPascals.
Pour information la piste est très mouillée, inondée par endroit avec environ un centimètre d’eau … et le vent se renforce …»
- Bien reçu. Avez-vous la dernière météo de Vila ?
- Négatif. Je n’ai pas la dernière. Avec cette tempête je n’ai plus de contact par téléphone et ça ne passe pas en HF. Il est 19 heures 30, je vous passe la météo de 18 heures.
Le contrôleur égrena les paramètres que Régis notait au fur et à mesure alors que le visage de Pierre s’assombrissait à l’énoncer du mauvais temps sur la capitale de l’archipel.
- Santo de Quebec Zoulou, bien noté et merci. On descend vers la balise de Santo et 7400 pieds.
- Affirmatif Quebec Zoulou. Rappelez moi à la verticale de la balise.
- Roger ! conclut Régis qui raccrocha son micro et se tourna vers son collègue. C’est du même tabac à Vila. Cette tempête tropicale s’est rapprochée beaucoup plus vite que prévue. Il pleut des trombes et les vents sont très irréguliers avec des rafales à plus de 30 nœuds…
- Écoute Régis, tu le sais, la limitation de vent de travers de cet avion est de 25 nœuds. Mais on n’a pas trop le choix. On va d’abord essayer de se poser ici. Si je dois remettre les gaz, nous referons une tentative, une seule, puis on dégagera sur Vila.  Ici, l’avantage est que la piste est au bord de la mer, on peut remettre les gaz en virant à droite, il n’y a pas d’obstacles, mais avec ce vent qui arrive de la montagne, ça va être très turbulent !...
Le copilote soupira :
Par ailleurs, nous n‘avons pas de météo récente de Vila et rien ne dit que les conditions y seront meilleures ... avec le relief tout autour de l’aéroport …
En une seconde il se fit une image mentale du cirque qui enserrait l’aéroport de Port Vila, en rendant difficile l’approche de la piste, de jour et par temps pluvieux.
Puisque nous n’avons pas d’autre aérodrome, autant essayer d’abord ici conclut-il.

Pierre donna un coup de volant pour contrer une turbulence et ils se penchèrent pour regarder au-dehors, mus par un réflexe rituel dont ils ne retirèrent pas grand-chose si ce n’est le spectacle des cascades lumineuses qui se succédaient tout autour d’eux. :
- On va confirmer le radio-compas avec le radar, sélectionne la fonction MAP, demanda Pierre.
Dès que Régis eût modifié le mode de fonctionnement du radar, ils virent sur l’écran le contour de l’île qui se dessinait et ils comprirent instantanément que le radio-compas était inutilisable. Son aiguille pointait d’un secteur à l’autre et même en faisant la moyenne de ses gisements, le résultat ne correspondait pas à l’image de la silhouette de l’île qui était clairement dessinée sur l’écran du radar. L’aiguille errait un peu au hasard, bien plus attirée par les décharges électriques des orages que par l’émetteur de la station.




- Régis, nous allons être contraint d’innover. Puisque nous ne pouvons pas nous servir du radio-compas, nous allons descendre sur la mer jusqu’à sortir de la couche et revenir au terrain à vue et au radar.
Il contra une série de turbulences avant de poursuivre :
-  Le plafond étant à 1500 pieds à Santo, on peut espérer un plafond supérieur à 1000 pieds sur la mer.  Descendre ainsi en dehors des trajectoires publiées n’est pas très règlementaire mais dans la situation inédite où nous nous trouvons, que faire d’autre ? As-tu une meilleure suggestion ? interrogea-t-il du regard son collègue.
Régis opina, et prenant son journal de navigation, il ajouta :
- Si l’on tient compte de l’imprécision de la navigation à cause du vent, à quelque chose près l’heure estimée d’arrivée correspond à l’image du radar… Heureusement ce radar est fiable, on le sait. Tu fais le bon choix !
Il sentait qu’en ce moment délicat le commandant avait besoin de son appui pour engager cette descente de nuit, un peu au hasard sur la mer.

Jacques Bouchart regrettait amèrement d’avoir pris cet avion. Il avait peur. D’ailleurs, lorsqu’il fallait prendre l’avion il avait toujours peur. Plusieurs jours avant le départ, déjà, il avait senti le stress s’insinuer dans tout son corps. A présent, le regard fixe, il priait intérieurement. Chaque secousse, chaque bruit était pour lui comme un coup d’épingle.
Il aurait voulu partager ses angoisses avec son voisin, mais celui-ci, un gros homme à l’air revêche n’avait pas daigné répondre à ses remarques autrement que par des grognements. Quelques minutes après le décollage il sommeillait, et cette attitude était loin de réconforter Jacques Bouchart.
Assis sur le côté droit de l’avion, il avait vu l’hélice s’arrêter. Son cœur aussi s’était arrêté tant la frayeur qui le submergea fut intense. Hébété, il avait fixé cette hélice dont les pales formaient une croix qu’il ressentit comme un présage funèbre.

Les explications du pilote et de l’hôtesse ne lui furent d’aucun secours pour surmonter l’angoisse dans laquelle il baignait.
« Mais pourquoi ai-je pris cet avion ...» se lamentait-il en silence.
C’était chaque fois la même chose. Son métier l’appelait à voyager, à visiter des clients éparpillés dans les îles et les atolls du Pacifique Sud, et la contrainte de devoir prendre l’avion était une torture qui ne prenait fin qu’une fois le pied posé à destination. Puis, la peur s’insinuait lentement en lui pour s’exacerber à l’approche de la date du retour. Et il en était ainsi de toute sa vie.
Jacques Bouchart avait résisté à l’envie d’appeler l’hôtesse pour lui demander … il ne savait pas quoi exactement, il avait simplement besoin de secours, comme un enfant apeuré en attend de sa mère.
Les deux mains enserrant le dossier du siège devant lui, il tourna la tête pour regarder par le hublot, et ce qu’il vit ne fit qu’aggraver ses craintes. Des nuages noirs que l’aile transperçait en tremblant, des éclairs au loin, des gouttelettes d’eau qui ruisselaient, et cette maudite hélice arrêtée qui le narguait.
Il sentit une présence, et vit l’hôtesse qui aidait une passagère devant lui. Lorsqu’elle se redressa, il ne put s’empêcher plus longtemps de quérir son secours.
- Mademoiselle, que va-t-il se passer si l’autre moteur s’arrête ?...
Amélie fut frappée par l’expression d’angoisse du visage de Jacques Bouchart. Blême, de fines gouttelettes de sueur étaient visibles sur son front. Il était cramponné des deux mains au dossier du siège et la jeune fille nota ses jointures blanches.
- Mais non, fit-elle avec un sourire qu’elle voulait rassurant, le moteur ne va pas s’arrêter. En fait il n’est pas en panne, il y a juste un problème technique et le pilote a préféré l’arrêter par mesure de précaution …
- Ou pour faire des économies de carburant, ironisa un passager assis derrière Jacques Bouchart qui prit cette réflexion comme une menace supplémentaire.
- On a pas assez d’essence ?!... souffla-t-il horrifié, les yeux écarquillés d’effroi.
Avant que l’hôtesse n’ait eu le temps de répondre, le voisin de Jacques Bouchart sortit de sa torpeur :
- Il plaisante !... Bien sûr qu’il y a assez de pétrole …  ajouta-t-il, agacé par la peur ostensible de son voisin.
Amélie pensa qu’il était temps pour elle d’intervenir si elle ne voulait pas voir la situation se dégrader.
- Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer. Il y a du mauvais temps, mais nos pilotes ont l’habitude et dans quelques minutes nous arriverons à Santo.
Jacques Bouchart aurait voulu d’autres soutiens, mais il dut se contenter d’un sourire car l’hôtesse fut interpellée par un autre passager.

- Régis, appelle la tour et demande la sécurité pour l’atterrissage, demanda Pierre à son copilote qui s’exécuta sur le champ.
Le contrôleur de Santo-Pekoa ne fut pas surpris par leur requête qu’il avait déjà anticipée.
- J’ai déjà prévenu les pompiers et ils sont en train de se mettre en place… ils seront prêts dans quelques instants.

Son copilote étant disponible, le commandant de bord passa en revue les différents aspects de la procédure d’approche sur Santo, insistant sur les altitudes de sécurité, ce qui prit peu de temps car les deux pilotes connaissaient bien ce petit aéroport. Il rajouta quelques commentaires sur les particularités liées au pilotage avec un moteur en panne et conclut :
- Appelle l’hôtesse et demande-lui de se tenir prête pour une évacuation au cas où ça se passerait mal à l’atterrissage…

Dès que Régis eût informé la tour de contrôle de leur intention de descendre sur l’océan pour sortir des nuages puis de revenir à vue vers la côte, Pierre prit résolument un cap vers l’est et mit l’avion en descente, réduisant de la main droite la puissance du moteur gauche. Les conditions s’aggravaient au fur et à mesure de leur descente et ils étaient terriblement secoués.

Quelques minutes plus tôt, l’hôtesse Amélie s’était rendue à l’avant de la cabine pour faire face à ses passagers. Elle s’était calée, les jambes écartées, un pied en butée de chaque côté de l’allée, se cramponnant d’une main elle avait prit un micro de l’autre.

- Mesdames et messieurs. Nous allons atterrir à Espiritu Santo dans quelques minutes. Mais suite à la panne du moteur droit, et au très mauvais temps sur l’archipel, nous envisageons un atterrissage très difficile… Elle n’attendit pas leur réaction et enchaîna : votre sécurité dépend de votre calme et de votre discipline. Vous devrez enfiler vos gilets de sauvetage. Suivez impérativement les consignes que je vais vous donner. Faites confiance à l’équipage qui a reçu un entrainement spécial pour faire face à cette situation…
Elle regarda les passagers un instant en silence, essayant d’insuffler par son attitude une confiance qu’elle était loin d ‘éprouver.
- Retirez les chaussures à talons pointus.

Bien que la plupart des passagers étaient francophones, elle répéta son annonce en anglais. Quelques personnes étaient d’origine anglo-saxone, propriétaires et employés dans des exploitations de cocotiers, commerçants, touristes australiens. Elle croisa le regard de deux dames d’origine mélanésienne visiblement apeurées qui ne la quittaient pas des yeux.
- Dommage que je ne parle pas le bischlama… pensa-t-elle en souriant pour les rassurer.
Elle garda une expression amusée en pensant au basket-blanc-titi… Lors de leur  arrivée dans la compagnie, ses amies hôtesses et elle avaient eu une crise de fou rire lorsqu'elles avaient découvert comment le bischlama était le fruit du mariage des trois langues, le français, le mélanésien et l’anglais. C’était la traduction du soutien-gorge qui avait déclenché leur hilarité : le basket-blanc-titi ! Basket pour le panier, blanc pour la couleur et titi, le sein de la femme en mélanésien.
Elle reprit son annonce afin de leur montrer, gestes à l’appui, les positions à prendre, les gestes à effectuer, les comportements à adopter. C’était très difficile car l’avion était secoué de violents sursauts et l’hôtesse eut plusieurs fois l’impression de s’envoler.
- Pour une fois ils écoutent, pensa-t-elle avec satisfaction, habituée à faire ses annonces dans l’indifférence générale.
Elle leur demanda de prendre leurs gilets de sauvetage qui étaient placés sous leurs sièges et de les enfiler.
- Je vous le répète, ne gonflez surtout pas les gilets avant d’être en dehors de l’avion !...
L’hôtesse passa dans l’allée pour vérifier si chaque passager s’était correctement équipé de son gilet de sauvetage puis revint au micro.
- Environ une minute avant l’atterrissage les pilotes feront une annonce, puis quelques secondes avant l’atterrissage, je vous demanderai de vous crisper dans la position que je vous ai montrée.
Elle raccrocha le micro et dut s’agripper des deux mains pour ne pas tomber.
À présent, pensa-t-elle, il me faut choisir des passagers pour m’aider. Elle balaya du regard les visages qui lui faisaient face, mais elle avait déjà fait son choix.
Amélie s’approcha de deux jeunes hommes d’une trentaine d’années, en tenue de randonneur, shorts beiges et tee-shirts bariolés,  à l’allure sportive.
Elle se pencha vers eux :

- Messieurs, j’ai besoin de deux personnes pour m’aider en cas d’évacuation… Pourriez-vous le faire ?
- Bien sûr, sourit le plus proche d’elle, et en quoi consiste ce travail ?...
- M’aider à maintenir le calme, éviter la panique… me protéger pour que je puisse ouvrir la porte…
- Aucun problème ! Vous pouvez compter sur nous !... répondirent-ils, heureux d’avoir un rôle à jouer dans cette aventure à hauts risques.
- Quels sont vos prénoms ?...
Le plus proche de l’allée, les cheveux blonds tombant au ras des épaules, le menton couvert d’une barbe courte, la regarda de ses yeux bleus et se présenta :
- Moi, c’est Christian, et mon pote c’est Albert, fit-il en indiquant du pouce son compagnon qui était aussi brun que lui était blond, les cheveux frisotant, une barbe naissante couvrant ses joues, des colifichets autour du cou, et fixant l’hôtesse de ses yeux noirs pour ne rien perdre de la conversation.
- Je vais devoir vous déplacer vers l’arrière, ajouta l’hôtesse, suivez-moi et tenez vous bien !
Ils descendirent l’allée centrale vers l’arrière de la cabine, jusqu’au dernier rang, sous le regard curieux des passagers. L’hôtesse demanda à un couple d’australiens de se lever et de céder leurs sièges aux deux jeunes gens. Surpris, ils hésitèrent un instant, puis après avoir débouclé leur ceinture, ils se levèrent et suivirent l’hôtesse qui les installa sur les deux sièges libérés.
De retour à l’arrière de la cabine elle expliqua aux deux jeunes comment fonctionnait l’ouverture de la porte.
Normalement, insista-t-elle, c’est le commandant de bord qui donne le signal d’évacuation.  Mais s'il en est d’évidence empêché, je prendrai la décision. On commencera par la porte de gauche puis pendant que vous aiderez les passagers à quitter l’avion, j’irai m’occuper de la porte de droite. C’est la porte dans les toilettes, ajouta-t-elle d’un signe de la main.

Cramponnés pour résister aux secousses, les deux jeunes l’écoutaient attentivement, charmés par cette jolie fille, par sa détermination, et par un courage dont ils voulaient s’inspirer.
Amélie les raccompagna à leurs sièges et chercha du regard une autre personne à qui elle confierait l’aide aux pilotes pour l’évacuation par la porte située à l’avant de l’appareil.
Son choix se porta vers un homme d’une quarantaine d’années, mince, à l’allure calme. Elle lui proposa cette mission, et ayant obtenu son accord, elle le déplaça vers l’avant, l’installant au tout premier rang à la place d’une dame qu’elle conduisit au siège libre. Elle revint ensuite vers lui pour lui demander de détacher sa ceinture et de la suivre.

- Cramponnez-vous bien, lui recommanda-t-elle, précaution superflue car les violentes secousses l’avaient vite contraint à s’accrocher à tous les points qu’il pouvait trouver.
Après avoir ouvert la porte conduisant à l’avant de l’avion, l’hôtesse lui fit traverser la soute à bagages pour le placer devant la porte. Elle lui demanda son prénom.
- Roland, répondit-il simplement.
Elle lui expliqua comment déverrouiller les poignées et comment se placer pour faciliter la sortie des passagers.
- Roland, je vous le répète, n’intervenez que si les pilotes sont dans l’impossibilité de le faire. Elle indiqua de la main la porte du cockpit en lui demandant d’aller voir les pilotes s’ils ne sortaient pas d’eux-mêmes du cockpit, puis l’invita à retourner à son siège.
Ce passager, qui était un habitué de la ligne témoignait, par sa détermination et son allure physique, de toutes les qualités requises pour aider à l’évacuation.

à suivre ...


Dernière édition par eolien le Ven 8 Avr 2016 - 0:50, édité 2 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mer 3 Sep 2014 - 23:06

Dès que les pilotes eurent informé la tour de contrôle de leurs intentions, ils reprirent la descente dans une ambiance faite de bruits et de secousses. La nuit était illuminée d’éclairs proches, mais il n’y avait pas réellement d’orage sur leur trajectoire.
Le Fairchild survola l’île dont l’écho disparut de l’écran radar, vite remplacé par l’image des cellules orageuses qui parsemaient la nuit.
Ayant franchi la côté Est Pierre mit l’avion en descente sur l’océan, mais, bien qu’il n’y eut plus aucun obstacle, cette procédure lui répugnait, tant par son illégalité que par l’impression désagréable qu’il en résultait.

Lorsqu'ils furent suffisamment éloignés, ils engagèrent la partie finale de leur procédure d’approche par un large virage à droite pour se retrouver face à la pointe de l’île où se trouvait la piste. Le contour de la côte réapparut sur l’écran du radar que Régis basculait en alternance du mode MAP au mode Weather, ce qui leur permettait de suivre l’évolution des grains qui s’égrenaient tout au long de leur course tout en ayant une représentation assez précise de la côte vers laquelle ils volaient.
L’avion était chahuté et Pierre le maintenait sur la trajectoire par des actions vives et précises sur les commandes de vol. Sur les côtés ils pouvaient voir la mer par intermittence. Dans la nuit, ils devinaient les énormes vagues ourlées d’écume blanche. Lorsqu’ils sortirent des nuages, vers 1300 pieds, la pluie avait cessé. Ils cherchèrent des yeux la côte dont ils aperçurent au loin, sur les îlots et le littoral quelques lumières éparses.
 
Une averse crépita soudainement sur le cockpit.
- Régis, mets les essuie-glaces !
Les deux balais s’activèrent bruyamment à toute vitesse, mais il pleuvait tellement qu’ils n’arrivaient pas à évacuer les grosses gouttes qui s’écrasaient en masse sur les pare-brises.
Puis aussi soudainement qu’elle avait surgi, la pluie cessa.

- On sortira le train et les volets en approche finale … rappela le commandant de bord.

Les effets du vent s’étaient conjugués à l’imprécision inhérente au système du radio-compas afin de leur rendre la navigation difficile. Pour lutter contre le fort vent qui arrivait de leur gauche, par leur plein travers, ils avaient pris un important angle au vent qui rendait leur attitude inconfortable. Les deux pilotes scrutaient le théâtre de cette nuit tropicale en furie, où les barbules pendues aux nuages et les averses s’illuminaient au rythme des coups de foudre.

La pluie se calmant quelques lumières apparurent dans le noir.
- Régis, demande-leurs s’ils peuvent envoyer une fusée !...
- Santo Quebec Zoulou on est à 1000 pieds sur la mer. Est-ce que vous pourriez déclencher une fusée pour qu’on repère le terrain ?...
- Affirmatif ! J’envoie une fusée rouge dans quelques secondes.

Les deux pilotes scrutaient la nuit. De grosses gouttes mitraillèrent subitement les pare-brises à l’instant où Régis vit jaillir de la nuit et de la pluie un timide éclat rouge.
- Là devant à gauche, indiqua-t-il du doigt.
Le déluge eût tôt fait d’éteindre le feu pyrotechnique, mais Pierre avait eu le temps de l’apercevoir, du coin de l’œil. Il effectua un léger virage pour foncer vers le rivage.
Soudain, ils aperçurent la piste qui brillait dans un coin de la nuit, petit trait lumineux tout brouillé par l’eau que les essuie-glaces ne parvenaient pas à évacuer. Pierre prit alors un cap nettement à gauche qui leur permit de suivre la bonne trajectoire en les amenant vers l’axe de piste.

Ils abaissèrent les volets jusqu’à la position décollage. C’était la règle en cas d’approche un moteur en panne, afin de permettre à l’avion de pouvoir remonter sur une pente positive en cas de remise de gaz. S’ils abaissaient les volets à la position atterrissage, le Fairchild n’aurait pas assez de puissance avec un seul moteur pour reprendre une trajectoire ascendante. Par ailleurs, avec les volets limités à la position décollage, leur vitesse serait plus élevée et leur procurerait une meilleure défense aux ailerons pour lutter contre les turbulences.
En revanche, étant plus rapides, la distance d’atterrissage serait plus longue.
Or la piste était inondée…
Les turbulences, le vent de travers et la règle prêchaient pour peu de volets, la piste inondée et les risques d’aquaplaning poussaient vers un braquage des volets maximum pour réduire la vitesse.
Les deux balais s’activèrent bruyamment à toute vitesse, mais il pleuvait tellement qu’ils n’arrivaient pas à évacuer les grosses gouttes qui s’écrasaient en masse sur les pare-brises.
Puis aussi brusquement qu’elle avait surgi, la pluie cessa.

Soudain, ils aperçurent la piste qui brillait dans un coin de la nuit, petit trait lumineux tout brouillé par l’eau que les essuie-glaces ne parvenaient pas à évacuer. Pierre prit alors un cap nettement à gauche qui leur permit de suivre la bonne trajectoire en les amenant vers l’axe de piste.

Les sautes de vent l’obligeaient à réguler sans cesse la puissance du moteur, et par de larges variations de la manette des gaz il faisait de son mieux pour maintenir, autant que faire se pouvait, une vitesse convenable.

L’avion avançait en crabe, le nez à droite pour lutter contre le vent, dès lors la piste leur paraissait être à gauche. Pierre abandonna le pilotage aux instruments pour se concentrer sur le suivi à vue de l’approche finale. Ses yeux sautaient de l’indicateur de vitesse, le Badin, à la piste : la vitesse, l’axe de la piste, le plan d’approche… la vitesse, l’axe de la piste, le plan d’approche …
La pluie avait repris son travail de sape, brouillant toute image, déformant les lignes, crépitant bruyamment en mêlant ses rafales au bruit des essuie-glaces.

Ils avaient majoré la vitesse pour tenir compte des rafales et des sautes du vent et l’avion poursuivait tant bien que mal sa trajectoire. Les turbulences s’étaient amplifiées et Pierre luttait contre elles par des gestes vifs sur le volant tout en régulant sans cesse la puissance du moteur gauche.
Au fur et à mesure qu’ils approchaient du sol, les turbulences se firent plus fortes. Le vent qui venait de la montagne était brisé en phénomènes aérologiques locaux dont l’amalgame donnaient naissance à des bourrasques, des tourbillons, des rafales et des rabattants qui rendaient le suivi de la trajectoire de plus en plus périlleux. A cela se rajoutaient les violentes averses qui réduisaient la visibilité, mitraillage ininterrompu qui en crépitant sur les pare-brises et sur le nez de l’avion faisaient un bruit d’enfer augmentant ainsi le stress des pilotes pour leur rappeler un peu plus à chaque seconde qui s’écoulaient le péril menaçant leur situation.

En conditions normales, il y a longtemps que Pierre aurait abandonné et aurait remis les gaz pour aller voir ailleurs. Mais la situation d’urgence dans laquelle ils se trouvaient, l’incertitude de trouver un meilleur temps à Port Vila le contraignait à insister, coûte que coûte.
Les phares d’atterrissages se réfléchissaient dans les millions de grosses gouttes de l’averse tropicale et leur danse effrénée amplifiait l’impression désagréable de ne plus dominer la situation.

De son côté, le contrôleur qui avait vu les phares d’atterrissages surgir du rideau de pluie surveillait attentivement l’approche de l’avion à travers le déluge qui ruisselait sur les vitres de la tour de contrôle. Il leur donnait les indications de vent à intervalle régulier, toutes les cinq secondes :
« Vent 220, 33 nœuds ... Vent 200, 30 nœuds ... Vent 230, 35 nœuds »

Pierre avait fusionné avec son avion, un œil sur le Badin pour la vitesse, un œil sur la trajectoire. L’avion ne sautait plus, il bondissait. Le pilote devait donner de grands coups de manche pour rétablir un équilibre qui était aussitôt rompu.

La piste approchait, le serpent lumineux s’était partagé en deux files parallèles de petites lumières blanches qui scintillaient faiblement à travers le mur de pluie. Pierre qui avait jusque là réussi non sans mal à maintenir l’avion sur la trajectoire éprouvait à chaque seconde de plus en plus de difficultés car tant qu’il était assez loin, les corrections étaient suffisantes, mais au fur et à mesure qu’ils approchaient de la piste, il fallait être de plus en plus précis, et c’était pour le pilote un jeu de plus en plus ardu.

Lorsqu’ils ne furent plus qu’à une centaine de mètres de hauteur, Pierre cria pour dominer le bruit de la pluie :
- Annonce cabine !...
Le copilote saisit son micro :
- Atterrissage dans trente secondes !

L’avion passa en vrombissant l’entrée de piste, jaillissant en crabe du mur de pluie et de la nuit. Pierre débuta l’arrondi, réduisit les gaz de la main droite pendant que de la gauche il relevait le nez de l’avion, essayant à grands coups de volant de le maintenir sur la piste.
Pour ne pas être déporté par le vent, il inclina l’aile droite mais une rafale plus violente que les autres souleva l’avion de quelques mètres et le déporta brutalement sur le côté gauche de la piste. A faible vitesse l’avion s’était cabré, ses commandes ne répondaient alors plus avec la même efficacité.
Lorsqu’il vit la rangée de balises défiler sous son nez, Pierre réalisa qu’ils étaient déportés hors de la piste et que la portance s’étant évanouie ils ne tenaient plus en l’air que par un fil. Il réagit instantanément.
- Remise de gaz ! hurla-t-il pour s’assurer que sa voix dominerait le boucan de la pluie.
Dans un même temps, il poussa à fond la manette des gaz du moteur gauche et tira sur le volant. Mais une nouvelle rafale précipita l’avion vers le sol en le faisant basculer de l’autre côté, sur son aile droite. Par réflexe le pilote tira sur le manche et croisa les commandes en une tentative désespérée pour éviter le contact avec le sol.

Dans la tour de contrôle le contrôleur retint son souffle lorsqu’il comprit que le vent avait chassé l’avion en dehors de la piste. Il devina à travers les torrents d’eau qui dégoulinaient sur les vitres le basculement de l’avion dont l’aile gauche pivotait vers le sol. Il se souleva sur son siège, les yeux écarquillés !

à suivre ...


Dernière édition par eolien le Ven 8 Avr 2016 - 1:03, édité 1 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 8 Sep 2014 - 1:03

4 ème épisode :

Le saumon d’aile frôla l‘herbe, puis le moteur gauche ayant atteint son plein régime, l’avion gagna un peu de hauteur, les ailerons braqués à fond réussirent à éloigner l’aile droite du sol et le Fairchild flotta en se dandinant, rasant l’herbe à côté de la piste dont le pilote ne voyait plus les balises, l’avion étant emporté par la tempête. Ils fonçaient dans le noir, l’appareil désespérément cabré pour s’écarter du sol, les phares n’éclairant plus de leur lumière blanche que le rideau de pluie diluvienne qui virevoltait.
Soudain, ils virent devant eux un faible feu rouge qui se précipitait vers eux, ni l’un ni l’autre n’eurent le temps de faire quoi que ce soit que le feu disparaissait sur la droite. Un choc, diffus, moitié bruit moitié ressenti et l’avion poursuivi sa route dans les ténèbres.

Enfin le Fairchild reprit une trajectoire ascendante, ce que confirma Régis :
- Vario positif !
- Train sur rentré ! ordonna Pierre, les yeux fixés sur ses instruments, tout son être tendu pour tirer de son appareil l’optimum de performances alors que la masse de métal et de chair luttait aux limites extrêmes de la sustentation.
Le copilote s’exécuta, leva le levier, vérifia le bon déroulement de la séquence qu’il confirma à son commandant :
- Train rentré et verrouillé !
L’avion ayant repris un peu de vitesse grimpait péniblement dans le mauvais temps, tiré par son seul moteur qui hurlait à la puissance maximale. Pierre vira à droite à faible inclinaison et zigzagua sur les conseils de Régis qui ajustait sans cesse le radar pour en optimiser les performances. Les turbulences se firent moins violentes alors qu’ils s‘éloignaient de la plage et volaient sur la mer.
- Prends 20 degrés à droite… garde ce cap … passe derrière cet écho, ça à l’air meilleur …
Le pilote suivait aveuglément les conseils de son copilote, tout absorbé à tenir l’avion en montée au beau milieu de la tempête.
- Santo de Quebec Zoulou, en remise de gaz, en montée initiale vers 5000 pieds sur la mer, cap à l’est. On vous rappelle.
- Roger Quebec Zoulou, liberté de manoeuvre et faites moi part de vos intentions dès que possible, répondit le contrôleur qui n’avait rien perdu depuis la tour de la remise de gaz tumultueuse du Fairchild.
- Essayez encore une fois d’avoir la météo de Vila, insista Régis ... nous avons heurté quelque chose, balisé par un feu rouge, sur la droite de la piste, pouvez-vous vérifier ? conclut le copilote en reposant son micro.

Lorsque l’avion franchit 1500 pieds, ils rentrèrent les volets et accélèrent leur vitesse, puis Pierre put enfin soulager le moteur gauche dont il ramena vers l’arrière la manette des gaz, et ils continuèrent la montée avec une puissance réduite, toujours en évitant les plus gros orages.


Relevé Radar de l'approche et de la remise de Gaz à Santo-Pekoa

- On a tapé dans quelque chose de balisé … rappela Régis en allumant les phares d'ailes ... apparemment sans gravité mais je ne vois rien, entre la pluie, et le mauvais éclairage … Veux-tu que j'aille jeter un œil en cabine  ?...
Pierre réfléchit un instant puis haussa les épaules  :
- Je ne ressens rien d'anormal aux commandes et on ne peut rien faire. Tu vas effrayer les passagers … reste avec moi. Surveille les niveaux de carburant pour une éventuelle fuite ...
- Je préviens l’hôtesse, dit Régis en prenant le combiné. Amélie, on a remis les gaz, on est en montée et je t’appelle dès qu’il y a du nouveau. On laisse les ceintures attachées, tu devines pourquoi … c’est pas trop dur pour toi  ?
- La moitié des passagers est malade. Il va falloir que je me lève. Tu crois que je peux, ça à l’air moins turbulent  ?...  »
- Fais comme tu le sens, je te rappelle dès qu’on aura pris une décision.
- Vous pouvez faire une annonce, tout le monde a été effrayé par l’approche et la remise de gaz  ?...
- Je m’en occupe  !
Régis raccrocha. Pierre qui avait suivi d’une oreille la conversation lui demanda quel était l‘état de la cabine.
- Cette gentille Amélie a du cran et elle assume. Par contre elle te demande de faire une annonce.
- OK  ! Prends les commandes, ça va me reposer.
Régis avança son siège et s’installa aux commandes, alors que Pierre faisait l’inverse, levait et et posait le pied droit sur la barre protégeant le bas du tableau de bord, dans une attitude familière de décontraction qu’aucune turbulence au monde ne l’aurait empêché de prendre.
- Mesdames, Messieurs, votre commandant de bord. Vous avez pu constater combien était mauvais le temps à Santo où nous avons du remettre les gaz, l’atterrissage était impossible. A présent nous sommes en montée et en attente de la météo à Port Vila pour prendre une décision. Je vous informerai dès que j’aurais du nouveau. Je vous remercie pour votre compréhension.
Pierre refit la même annonce en anglais tout en manipulant le radar pour permettre à son copilote de naviguer au milieu des orages.

Lorsqu’ils eurent atteint 5000 pieds, Pierre estima être suffisamment éloigné et conseilla à Régis de virer vers le sud afin de ne pas trop s’éloigner de Santo, tout en se rapprochant d‘Efate, l’île où se situe la capitale des Nouvelles Hébrides, Port Vila. Ils gardaient ainsi la porte ouverte aux deux options.

Le contrôleur de Santo les rappela pour leur confirmer la dégradation de la situation à Espiritu Santo.
- Désolé Quebec Zoulou, mais le vent forcit sans cesse avec des pointes à 40 nœuds plein travers avec très forte pluie.

Pendant que Régis pilotait, c’était au tour de Pierre de se charger de la radio.
- Avez-vous pu voir ce que nous avons percuté  ?...
- Oui, pour nous rien de grave, un mat frangible et de votre côté y-a-t-il des dégâts  ?
- Non, du cockpit on ne voit rien et nous n'avons rien relevé de particulier ... On fait le point et je vous rappelle ... Nous allons nous dérouter sur Port-Vila ...
 
- Régis, prend le cap sur Vila, dès que nous serons à portée, je les appellerai.
Quelques minutes plus tard il prit congé du contrôleur de Santo et afficha la fréquence de Port Vila.
- Mayday  ! Mayday  ! Mayday  ! Vila de Quebec Zoulou Mayday, Bonsoir  !
La voix claire du contrôleur lui répondit.
- Bonsoir Quebec Zoulou Mayday.
- Nous sommes en dégagement de Santo où nous n’avons pas pu atterrir à cause de la tempête, en panne du moteur droit … nous venons chez vous. Quelle est la dernière météo  ?...
- Bien compris Quebec Zoulou Mayday. Voici la dernière : vent du 200 force 25 noeuds rafales à 35 nœuds. Visibilité 1800 mètres avec fortes pluies, le plafond estimé à 1500 pieds, température 21 degrés, point de rosée 18, la pression 982 hectopascals. Pour information la piste est inondée. Un à deux centimètres d’eau. A vous …  »
- Bien copié, merci ! Quebec Zoulou Mayday.

Pierre et Régis échangèrent un regard qui était lourd de signification  : ils étaient bel et bien pris au piège. Ils étaient entrés progressivement dans l’entonnoir, les évènements avaient mal tournés, d’abord cette panne moteur, puis la météo qui n’avait cessé de se dégrader, et à présent ils ne voyaient aucune solution pour poser leur avion quelque part.
Régis se pencha vers le commandant  :
- Que penses-tu de l'idée de rallumer le moteur droit pour une approche avec un pilotage symétrique  ?...
- Il est vrai que mis à part le problème de l’alternateur le moteur fonctionne normalement … le seul risque serait de casser quelque chose et d'avoir un incendie … il ne manquerait plus que ça …
- Si on le rallume au dernier moment, on aura épuisé pratiquement tout le carburant, objecta Régis.
- Tu veux dire faire la première approche en monomoteur et si on doit remettre les gaz rallumer le moteur pour la dernière approche  ?...
- C'est ça … le risque serait minime pour un avantage sur le pilotage.
Pierre réfléchit un instant puis adressa un clin d'oeil amical à son copilote  :
- Bonne idée  ! C'est ce que l'on fera. Tu rallumeras le moteur assez tôt en approche … A mon signal tu remettras les compensateurs au neutre … et toujours à mon signal, juste avant le toucher, tu couperas les moteurs en les isolant par les coupe-feux ...
Aurélie frappa deux coups secs à la porte et pénétra dans la pénombre du cockpit qui tranchait avec l’éclairage violent de la cabine. Se cramponnant au dossier du siège du copilote, elle referma la porte et attendit un instant que ses yeux s’accoutument à l’obscurité du poste de pilotage.
- Alors Messieurs, où allons-nous  ?...  »
- On est en route vers Port Vila, mais pour le moment, on ne peut pas s’y poser… d’ailleurs on ne peut atterrir nulle part, c’est la tempête partout et comme nous n’avons que deux possibilités, Santo et Vila …
- Mais la météo ne l’avait pas prévu  ?... demanda l’hôtesse. Ce n’était pas un reproche, juste une question, mais Pierre le ressentit comme une réprobation.
Pour expliquer à la jeune fille autant que pour se disculper lui-même, il sorti le dossier météo de la sacoche et relut les prévisions. Il n’y avait aucun doute, les conditions à l’heure prévue d’arrivée étaient convenables, certes avec du vent et de la pluie, mais rien qui ne soit en dehors des règles en cours. Il se pencha vers Régis, le prenant à témoin  :
- Regarde, lui dit-il en pointant du doigt un point sur la carte, la dépression était beaucoup plus loin, et souviens-toi, le prévisionniste nous a dit qu’on aurait le temps de repartir de Vila vers Nouméa avant que cela ne se gâte vraiment… Quelle poisse  ! …  »
- Je sais, dit Régis, on s’est bien fait avoir …  »
- Mais, insista Amélie, il va bien falloir  atterrir quelque part  !...
- Je vais vérifier notre autonomie…
Pierre se pencha pour noter les niveaux de carburant, ouvrit un classeur, monta un peu l’éclairage de la lampe placée sur le côté gauche de son siège, et fit quelques calculs.
Lorsque l’avion sortait des nuages pour voler une poignée de secondes en ciel clair avant de replonger dans le mauvais temps, ils avaient le temps de voir les formes gigantesques des nuages qui les encerclaient. La nuit était zébrée d’éclairs plus ou moins lointains.
- On aura une demi heure d’attente à Vila…  Ce qui correspond à ton calcul, ajouta-t-il pour Régis.
- Et si ça ne s’améliore pas d’ici là  ?... insista l’hôtesse.
Le fracas d’une averse associée à des turbulences que le copilote contra à grand coup sur les commandes de vol laissèrent au commandant de bord un court instant de répit pour trouver une bonne réponse.
- Nous n’aurons pas le choix, dit-il en se tournant vers eux, il faudra aller au sol à tout prix…
- Tu prendras les commandes lui répondit Régis avec un sourire sarcastique. S’il doit y avoir de la casse, autant que ce soit toi qui t’en charges …
- Et bien… ça promet  !... soupira la jeune fille.
- On arrive à Vila dans vingt minutes … D’ici une petite heure ça peut s’arranger, essaya Régis pour la rassurer.
Amélie croisa son regard. Elle trouvait bien sympathique et charmant ce petit rouquin au regard malicieux. Il lui sourit et plaisanta  :
- Dans tous les cas tu es la mieux placée, c’est à l’arrière que l’on risque le moins  !...
Pierre lui demanda quelle était la situation dans la cabine.
- Vous ne sentez pas l’odeur de dégueulis que je traîne. Si ça continue je vais être en rupture de stock de poches vomitoires… D’ailleurs il va falloir que je retourne derrière… Ils sont perdus sans moi  !...
Elle se pencha vers eux et avoua  :
- J’ai bien cru qu’on allait se crasher quand j’ai vu l’avion tanguer au ras du sol…
- Moi aussi, surenchérit Régis d’un sourire, c’était chaud !
- M’ouais, fit Pierre, on a vraiment faillit toucher. Peut-être que j’aurais dû tout réduire et poser «droit devant »… Après tout, il n’y a pas de gros obstacles près d’une piste. Il y aurait eu des dégâts, mais au moins on serait les pieds sur terre …
Amélie entrouvrit la porte pour jeter un œil vers la cabine des passagers.
- On a encore pas mal de kérozène, objecta le copilote … ça aurait pu se terminer tout aussi bien en boule de feu …
- Oui, conclut le commandant de bord, on ne refera pas l’histoire …
La jeune hôtesse médita ces propos un court instant puis saisit la poignée de la porte pour quitter le cockpit.

- Il y en a déjà un debout qui va aux toilettes. Je vous quitte. Prévenez moi s’il y a du nouveau …
- Bien sûr, lui promit Pierre.
Le commandant se tourna vers son copilote  :
- Dis donc Régis, tu ne porterais pas la poisse  ?… Parce qu’après l’accident avec la vache, ça commence à faire beaucoup  !... 
- C’est justement la question que je me posais à ton sujet, répondit Régis d’un sourire moqueur, parce qu’avec les autres commandants il n’y a aucun problème… la routine  !...
Ils échangèrent un sourire, heureux d’un instant de détente et de savoir que l’un pouvait compter sur l’autre.
- Tu gardes la radio VHF, je vais essayer d’appeler la compagnie…
Pierre prit son micro, appela Nandi en HF, et une fois le contact établi leur demanda la communication avec leurs opérations. Régis qui l’observait du coin de l’œil comprit que la communication était difficile. Lorsque Pierre raccrocha il lui rendit compte  :
- J’ai eu de la chance, Paul, le directeur des OPS était là et j’ai pu lui parler. C’était bien sûr assez haché, mais on a pu échanger l’essentiel. Ils étaient au courant du déroutement par un télex de Santo, et je leur ai confirmé que nous n’avions pas d’autre choix que de se poser à Vila, coûte que coûte… Ils avaient vérifié les prévisions météo et Paul m’a confirmé que ma responsabilité n’était pas engagée. Mais je me doute qu’il m’a dit ça pour ne pas me perturber de trop dans la situation où l’on se trouve. Il sait à quel point mes relations sont détériorées avec le chef-pilote… c’est de notoriété publique. On se dispute à la moindre occasion. Mais Paul est un type sympa et correct, et je lui fais confiance.
Régis opina et regarda sa montre.
- On descend dans dix minutes.
Pierre se contraignit à chasser de son esprit ses démêlés avec le chef-pilote de la compagnie, sorti les feuilles d’approche de Vila et fit un briefing d’arrivée.
Après avoir passé en revue la trajectoire d’approche, les altitudes de sécurité et la disposition des équipements de radio-navigation, il insista sur les difficultés à prévoir pour l’atterrissage et une éventuelle remise de gaz.
- On risque de retrouver les mêmes conditions qu’à Santo. Et dans ce cas mon cher Régis, nous allons refaire la même tentative, en s’y prenant de la même façon… …
- Et si on remet les gaz  ?...
- On ira attendre au large jusqu’à épuisement du carburant, puis on reviendra pour une dernière tentative…
- Désolé d’insister, mais si on ne peut pas se poser qu’est-ce qu’on fera  ?...
- On avisera selon les conditions, répondit Pierre avec une moue évasive, si on arrive au ras du sol, je réduis tout et on va au contact du sol. Mais le risque majeur est de toucher de l’aile et dans ce cas c’est la cabriole avec de gros …
Deux coups frappés à la porte du cockpit l’interrompirent et l’hôtesse se glissa dans le cockpit.
- Excusez-moi de vous interrompre… Vous avez du nouveau  ?...
Les turbulences se faisant sévères, Pierre dégagea le siège observateur et invita la jeune fille à s’asseoir, puis à boucler sa ceinture.
- Nous étions justement en train de faire le point. La situation n’est pas réjouissante. Il fait un temps de cochon un peu partout… On va retrouver à Vila à peu près les mêmes conditions qu’à Santo … et si ça continue à se dégrader, pire encore. Or l’aéroport de Vila est en partie au centre d’un cirque, avec du relief tout autour. Même en considérant que le vent vient de la mer je crains que ce soit bien difficile de réussir un atterrissage sans casse …
- Pourquoi ne retourne-t-on pas à Santo si c’est pire ici  ? demanda Amélie avec une expression de surprise.
- Depuis qu’on a remis les gaz, la situation n’a fait qu’empirer. On avait 30 à 35  nœuds en finale, il y en a plus de 40 à présent… Pour un avion dont la limite de vent de travers est de 25 nœuds  !...  Cette cochonnerie de dépression fait tout pour se faire homologuer cyclone  !... Notre seule chance est d’arriver à Vila avant que la météo ne s’y dégrade à son tour… si ce n’est pas déjà trop tard…
- Et si c’est le cas  ?... insista à son tour la jeune fille.
- Justement, j’allais t’appeler pour en parler…
Il regarda son copilote qui les deux mains sur le volant pilotait l’avion, les yeux balayant les instruments.
- Régis, si on ne peut pas se poser normalement, il faudra bien que l’on aille au sol, d’une manière ou d’une autre. On ne peut pas rester en vol éternellement… Ce qui veut dire un risque d’accident.
Le commandant de bord se tourna vers ses deux collègues :
- Il faut regarder les choses en face ... en cas d’accident il y a un petit hôpital à Port-Vila ...
Puis il enchaîna, sans leur laisser le temps de la réflexion :
- Pour toi Amélie, il va falloir que tu fasses une préparation cabine complète, avec position de sécurité, bien briefer des passagers requis pour t’aider,… enfin, toute la procédure. Tu prends ton manuel, tu suis la check-list pas à pas, et tu informes tous les passagers, surtout pour la procédure d’évacuation.
- On refait le même coup qu’à Santo  ... mais j’avais déjà choisi et positionné près des portes des passagers requis… je ne vous l’ai pas dit pour ne pas vous déranger, vous étiez très occupé … précisa l’hôtesse.
Tout en pilotant, Régis se tourna vers la jeune hôtesse et lui sourit.
- C’est bien, tu penses à tout. Il regarda le commandant de bord et rajouta  : c’est agréable d’avoir quelqu’un sur qui l’on peut compter …
La jeune fille posa familièrement sa main sur l’épaule du copilote et avoua  :
- J’ai peur, mais avec tout le travail qu’il y a à faire en cabine, je n’ai pas trop le temps d’y penser… mais merci pour le compliment.
Régis lâcha le volant de sa main droite qu’il posa sur celle de la jeune fille, la tapotant gentiment.
- Ne t’inquiète pas, on va s’en sortir…
- Tu vas faire une annonce  ? demanda-t-elle à Pierre.
- Oui, dès que tu seras revenue en cabine, je ferai une annonce. Je ne dirai que l’essentiel, je te laisse leur donner les détails lorsque tu feras la préparation cabine.

- Bien, je vais vous quitter. Tant qu’on a encore un peu de temps voulez-vous boire ou grignoter quelque chose  ?...
Pierre la remercia d’un signe de tête et elle posa sa main sur l’épaule de Régis, se penchant pour lui demander, avec un joli sourire  :
- Et toi Régis, veux-tu quelque chose  ?
- Non merci, j’ai encore de l’eau, et pour le reste, je ne suis pas trop en appétit  ! dit-il avec un rire forcé.
Amélie serra sa main sur son épaule, lui murmura un mot d’encouragement et quitta le cockpit.
- Vraiment sympa cette petite ! s’exclama Pierre.
- Adorable  ! approuva Régis.
- M’ouais … fit le pilote en regardant son copilote d’un air moqueur. Allez, ne te disperse pas, reste concentré  !... Je fais une annonce aux passagers.

Madame Tauratua ouvrit discrètement son sac à main et en retira un chapelet qu’elle enfouit aussitôt au creux de ses mains, n‘en laissant dépasser qu’une petite boucle dont elle fit avancer les perles du pouce, au fur et à mesure qu’elle égrenait ses prières.
Malgré la discrétion de son geste, John Ripley dont les yeux étaient particulièrement attentifs à tout ce qu’il se passait dans la cabine avait noté la prise du chapelet par sa voisine. Il ne fit aucun commentaire, son esprit étant presque totalement envahi par la colère intérieure qu’il ressentait suite à l’échec de l’atterrissage à Santo. Comme tous les passagers il avait eu peur et à présent voulait reporter sur les pilotes les raisons de son effroi. Il attendait impatiemment de pouvoir interpeller l’hôtesse, occasion qui se présenta très vite.
- Mademoiselle  !... Comment allez-vous nous ré-acheminer à Santo si nous atterrissons à Port-Vila  ?
Sans attendre la réponse, il posa plusieurs questions, toutes laissant accroire à un niveau déplorable de tous les échelons de la compagnie.
 L’hôtesse dont les tracas étaient à mille lieues des préoccupations du passager Ripley resta un instant interdite par ces questions et fut sauvée par la voix du commandant de bord qui retentit dans la cabine pour une annonce que tous écoutèrent attentivement.

Jacques Bouchard était effondré. La bouche sèche, une boule douloureuse au creux de l’estomac, il avait le sentiment de retrouver les réflexes primitifs d’un homme traqué dont tous les sens sont décuplés pour faire face aux dangers qui le menacent.
 Il ne perdit pas pas une miette de l’annonce du commandant de bord. Il avait le sentiment d’être le justiciable innocent qui écoute le verdict qui va injustement le condamner à la peine capitale.
En balayant du regard la cabine, Jacques Bouchard fut surpris de ne ressentir aucun effroi à la vue de tous les gilets jaunes qui l’entouraient.
« J’ai dépassé ce stade, constata-t-il, je ne peux plus rajouter de la peur à ma peur. Mon destin est scellé. Nous allons tout droit au désastre...»
Bizarrement, il eût la sensation de se sentir mieux. Les malaises physiques qu’il ressentait s’atténuèrent.
«J’ai toujours eu peur de prendre l’avion, pensa-t-il, mais en fait c’était de l’appréhension, liée à la crainte de dangers imaginaires. C’est d’être face au danger réel qui entraîne la vraie peur. L’appréhension c’est différent, c’est un cancer de l’esprit ... Maintenant je sais ce qu’est la peur : quelque chose de concret, une menace réelle. Au moins je sais ce qui m’attend. J’ai peur mais je sais pourquoi.»
Jacques Bouchard regarda son voisin, à présent bien éveillé, et lui sourit, ce qui était en fait une grimace.
- Sale temps ! Il n’y a plus qu’à faire confiance au pilote pour nous tirer de ce pétrin ...
- On aurait jamais dû décoller ... soupira son voisin.


Espiritu Santo ... Port Vila


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mer 10 Sep 2014 - 23:46

6 ème épisode :

Lorsqu’il eût terminé son annonce, Pierre profita d’un instant de calme pour songer à la situation dans laquelle il se trouverait si les choses se passaient mal.
Ses démêlés avec le chef-pilote avaient pris une mauvaise tournure. Il se doutait bien que celui-ci sauterait sur l’occasion pour le culpabiliser et en cas de gros pépin, réclamerait sa tête. Il savait pouvoir compter sur l’appui de plusieurs personnes, notamment sur Paul, le directeur des Opérations, et peut-être aussi sur le directeur de la compagnie avec qui il entretenait des relations tout à fait cordiales.
Il songea à Sandra qui lui avait recommandé la prudence. Quand elle va apprendre dans quel pétrin je me suis fourré…

Cette évocation le ramena quelques temps en arrière, à leur première rencontre. Lorsqu’il avait vu cette très jolie fille, qui portait son uniforme avec une classe peu ordinaire, il avait demandé à Nicolas, son copilote du jour, s’il la connaissait.
- Ah… Sandra la mystérieuse. Oui, j’ai volé une ou deux fois avec elle. Sympa mais plutôt distante. Tous les gredins de la compagnie qui ont essayé de la draguer s’y sont cassés les dents. C’est mademoiselle «pas-touche». En escale elle mène sa vie seule, le genre à te glacer si elle te regarde de ses yeux bleus qui savent te dire d’aller voir ailleurs. Je crois qu’elle est d’une vieille famille influente de Nouméa.
Le copilote était accompagné par son épouse pour profiter du séjour car l’équipage devait rester deux jours à Port Vila.
En fin d’après-midi, une fois arrivés à l’hôtel, après avoir pris la clef de sa chambre à la réception, Nicolas était venu l’inviter  :
- Ce soir nous irons diner au Requin Blanc, si tu veux te joindre à nous, c’est avec plaisir…
Il avait hésité, ne voulant pas s’imposer, mais son collègue paraissait vouloir vraiment passer la soirée ensemble et il avait accepté.
- Je crois que notre hôtesse est attendue par des amis, rajouta Nicolas en indiquant du menton Sandra qui était en train de bavarder avec un couple d’australiens.
Pierre avait un sens aigu de la notion de l’équipage et aurait d’habitude proposé tout naturellement à l’hôtesse de se joindre à eux.
Il supposa que sa soirée était déjà organisée. Il fut tenté de l’inviter par acquis de conscience, mais après avoir hésité, il se dit qu’elle risquait de se méprendre sur sa démarche et que le mieux pour tout le monde était de s’abstenir.

Le soir venu, quelques minutes avant l’heure du rendez-vous, il était descendu à la réception de l’hôtel pour changer quelques dollars, puis il s’était installé dans un confortable fauteuil en vannerie et feuilletait une revue lorsque son regard fut attiré par l’arrivée de Sandra qui descendait un escalier, juste en face de lui.
Elle était très élégante et paraissait habillée pour une soirée, ce qui le conforta dans l’idée qu’elle avait une invitation prévue avec des amis. Il se leva à son approche et la complimenta sur sa tenue. Ils échangèrent quelques banalités et elle lui demanda ses projets pour la soirée.
- J’attends Nicolas et son épouse, nous allons dîner au Requin Blanc.
- Ah… fit-elle avec une expression évasive. Vous avez de la chance, c’est un très bon restaurant…
- Et toi, tu es de sortie  ?...
- Non… Je n’ai rien encore de prévu… fit-elle avec une moue désabusée.
Il sentit qu’elle cherchait ou attendait quelque chose. Il se hasarda :
- Tu veux venir avec nous  ?...
- Je ne veux pas m’imposer si vous souhaitiez être entre vous…
Pierre réalisa sa bévue. Influencé par les commentaires sur cette hôtesse, il n’avait pas osé l’inviter. À présent il réalisait qu’elle devait se sentir exclue de l’équipage, ce qui n’était pas du tout agréable.
- Excuse-moi, comme je t’ai vu à la réception bavarder avec un couple, je croyais que tu étais de sortie avec des amis…
- Mais non, fit-elle en riant, c’étaient des passagers  !...
- J’ai gaffé, excuse-moi, c’est avec plaisir que nous t’invitons  !

Le repas au restaurant fut plein d’entrain et de bonne humeur. Il avait  délibérément éliminé tout rapport de séduction avec Sandra et s’adressait plutôt à Nicolas qui avait abordé le problème de son conflit avec leur chef-pilote. Les rumeurs vont et viennent, alors Pierre avait rétabli certaines vérités et replacé certains faits dans leur contexte. Sandra écoutait et trouvait intriguant ce pilote qui parlait sans forfanterie de son métier et de son conflit avec le chef-pilote de la compagnie.
Puis ils avaient bavardé en bons camarades, riant et se régalant d’un excellent repas. Au sortir du restaurant, l’épouse de Nicolas insista pour qu’ils aillent boire un pot dans une boîte proche de Port Vila.
Pendant que Nicolas faisait danser son épouse, il avait bavardé avec Sandra, tous deux perchés sur des tabourets et accoudés au comptoir tout en sirotant leurs boissons. Il l’avait interrogé sur elle même, sur sa vie, par pure curiosité, sans insister ni être trop importun, et sans aucune arrière-pensée. Il avait construit sa relation avec elle sur un concept bien déterminé : cette superbe jeune femme était inaccessible. Il la considérait donc comme une collègue sympathique et comme une compagne de soirée agréable, ce qui ne l’empêchait pas d’admirer la finesse de ses traits. Tout en bavardant Sandra balançait ses épaules au rythme de la musique.
- Tu ne voudrais pas qu’on aille danser, j’adore cette musique de rock.
La demande le surprit et il n’y vu que le désir d’une fille aimant danser.
Pendant quelques minutes, ils dansèrent le rock, riant des passes ratées comme des passes réussies, jusqu’à ce que les lumières s’assombrissent. Alors qu’il s’apprêtait à regagner le bar, elle le retint par la main pour poursuivre le long d’une paisible rivière de slows. De temps en temps il apercevait Nicolas qui avait enlacé son épouse, joue contre joue, alors que lui se tenait à distance respectueuse de sa compagne. Ils continuèrent ainsi à danser et à bavarder, ses mains légèrement posées sur les hanches de Sandra qui avait mis les siennes sur ses épaules, admirant ses yeux que la lumière tamisée avait décoré de mauve, ses cheveux auburn bouclés venant lui caresser la joue lorsqu’elle se haussait sur la pointe des pieds pour lui préciser un mot à l’oreille. Il avait apprécié son parfum et lorsqu’ils décidèrent de rentrer, il ne garda de cette intimité qu’une nécessité de bonne convenance.

Le lendemain matin, alors qu’il choisissait et composait le menu de son petit déjeuner le long d’un buffet magnifiquement décorée de fleurs tropicales riches en couleurs, il leva les yeux et croisa son regard. Elle était en face de lui et l’observait. Le large buffet couvert de fruits tropicaux les séparait et il ne trouva rien d’autre à faire que de lui sourire poliment.
- As-tu bien dormi  ?...
- Mais oui…
Ayant déjà complété son plateau, elle lui rendit son sourire et regagna sa table. Il hésita à aller la rejoindre pour lui faire compagnie, mais les remarques que Nicolas avaient fait sur l’indépendance de la jeune femme l’en dissuadèrent, et, craignant d’être importun, il alla choisir une table un peu plus loin.

Vers la fin de son petit déjeuner, il s’était retourné : sa chaise était vide. Il avait regagné sa chambre, mis un maillot de bain puis armé d’une serviette et d’un bouquin, il était allé à la plage de l’hôtel. Il était encore tôt et il fut agréablement surpris de constater que les rives du lagon étaient peu fréquentées. Il marcha le long du lagon pour s’éloigner de l’hôtel lorsqu’au détour d’un groupe de cocotiers alors qu’il était en train d’inspecter les lieux du regard pour choisir où s’installer son regard fut attiré au loin par une jeune femme allongée sur le côté qui lui faisait un signe du bras. Il reconnut Sandra, lui répondit d’un signe de la main et s’apprêtait à aller la rejoindre lorsqu’il réalisa qu’elle avait les seins nus et qu’elle avait d’évidence choisi cet endroit reculé pour se bronzer loin des regards. Il se ravisa et alla s’installer d’un autre côté, se félicitant d’avoir évité de passer pour un voyeur.
Pierre avait feuilleté une revue puis était parti en ville pour faire des achats chez le chinois du coin.

Un peu après midi, alors qu’il quittait la boutique il tomba sur Sandra. Il avait jeté un regard à son sac où quelques sachets étaient enfouis.
- Tu t’es ruinée ? lui avait-il demandé en riant, et elle avait rit avec lui, plaisantant sur la qualité de leurs achats respectifs.
- Tu rentres à l’hôtel  ? lui demanda la jeune femme.
- Non, j’ai faim et j’ai envie d’aller déjeuner dans un petit troquet qui est juste à côté. Et toi, ajouta-t-il avec un petit sourire moqueur, tu rentres pour parfaire ton bronzage  ?...
Elle avait souri puis fait la moue, d’évidence en proie à l’indécision.
- Il est bien ton petit troquet  ?...
- Ben… Pour moi ça va… je ne suis pas trop difficile et j’aime son ambiance…
Puis, se souvenant de sa bévue de la veille  :
- Si tu n’as rien de mieux, je t’invite, comme cela tu te feras toi-même une opinion  !...

Ils avaient déjeuné comme de bons vieux camarades, et il s’était contraint à ne voir en cette très jolie fille qu’une collègue de travail d’une compagnie bien agréable. Tout juste s’était-il demandé si elle avait un homme dans sa vie et quel devait être cet heureux élu.

Le repas terminé il l’avait raccompagné à l’hôtel et était parti ensuite jouer au tennis avec Jim le Poken, un jeune australien qui tenait un magasin de matériel de plongée. Juste avant de la quitter il lui avait proposé de se retrouver au bar à la même heure que la veille, le copilote et son épouse tenant à dîner avec eux.
- Ils m’ont chargé de t’inviter... Si tu n’as rien de prévu bien sûr, ajouta-t-il pour lui laisser la possibilité de décliner l’invitation.
- Oh, ils sont charmants ! D’accord, j’y serai… Elle le regarda en souriant : Merci de m’inviter…

La soirée fut une réplique de celle de la veille. Après avoir dégusté un cocktail dans le boite de nuit, Nicolas et son épouse s’excusèrent de les quitter car ils étaient fatigués par une journée à faire du tourisme dans l’île. Sandra était restée avec lui. Ils avaient dansé comme de bons vieux camarades jusqu’à une heure avancée de la nuit, enchaînant rocks endiablés et slows qu’il avait essayé de ne pas rendre trop langoureux. Lorsqu’ils sortirent de l’hôtel, une averse tropicale les avait surpris et ils avaient couru en riant alors qu’il lui prenait la main pour l’aider à sauter de flaque en flaque jusqu’à un minuscule abri où ils avaient attendu un taxi, serrés l’un contre l’autre. Il commençait à être troublé de sa proximité, de la chaleur de son corps dont il percevait la douce pression contre lui. Un taxi était arrivé et avait mis un terme à cet émoi juste naissant.
Arrivés à l’hôtel, il lui avait souhaité une bonne nuit, fait une bise impersonnelle et rapide avant de s’enfuir vers sa chambre.

Le lendemain était le jour du départ. Ils s’étaient retrouvés en début d’après midi, dans le hall de l’hôtel, et en la regardant venir vers lui il s’était fait la réflexion qu’il y avait des hôtesses qui gagnaient à être en uniforme, alors qu’à l’inverse d’autres étaient plus jolies en civil. Il pensait que Sandra était d’une beauté égale, et qu’elle devait être tout aussi belle habillée d’une robe de soirée que d’un simple paréo.

Plus tard, alors qu’il était au cockpit, ayant achevé la préparation du vol, il avait dit à Nicolas :
- Je vais faire un petit tour à l’aérogare et je reviens.
Sandra était occupée à ranger le galley, à l’arrière de l’avion.
- Tout va bien  ? As-tu besoin d’un coup de main  ?...
- Merci, ça va, je serai prête dans quelques instants…
- Je vais à l’aérogare, tu n’as besoin de rien  ? lui avait-il demandé.
Et alors qu’il s’apprêtait à quitter l’avion, au moment de franchir la porte, elle l’avait retenu :
- Je peux te poser une question  ?...
Il s’était retourné.
- Je ne te plais pas  ?... lui avait-elle simplement demandé en le scrutant d’un regard assombri par l’éclairage du galley.
- Mais si, bien sûr, avait-il répondu, tout interloqué par la question et croyant avoir commis une faute. Pourquoi me demandes-tu ça  ?...
Elle l’avait fixé de ses grands yeux bleus, puis avait enchaîné avec une petite moue au bord des lèvres  :
- Tu ne me trouves pas assez jolie  ?... Ou autre chose… je ne te plais pas  ?...
Il était resté une seconde stupéfait par la question.
- Mais bien sûr que si… assura-t-il gauchement.
- Je ne sais pas, ajouta-t-elle, mais tu es tellement indifférent avec moi… Elle s’était retourné et avait ajouté : Oublie ce que j’ai dit.
- Bien évidemment que je te trouve jolie. Tu es divinement belle. Mais lorsque l’on m’a parlé de toi, on m’a mis en garde … Tu as la réputation d’être … inaccessible et que tous ceux qui s’y sont essayé en ont été pour leurs frais. On allait passer trois jours ensemble, je n’ai pas voulu être l’importun qui se rajoute à la longue liste des enquiquineurs… et gâcher le séjour…
Ils furent interrompus par l’agent d’escale qui approchait de la passerelle.
- On peut embarquer Captain  ?
Il avait donné l’autorisation, son esprit perturbé par ce qu’il venait de découvrir. Quel idiot avait-il été  !... Pas une seconde il n’avait imaginé qu’il ait pu plaire à cette si jolie fille.
Les passagers approchaient. Il lui avait demandé, profitant des quelques secondes restantes  :
- Alors  ?... Et maintenant  ?...
Elle avait suggéré, avec le sourire ambigu de quelqu’un qui avance prudemment à terrain découvert  :
- C’est peut-être à toi de savoir ce que tu veux…

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 15 Sep 2014 - 1:04

7 ème épisode :

Le copilote tira le commandant de bord d'une rêverie qui n'avait durée que quelques secondes :
- On approche de la descente… Tu reprends les commandes et je prends la radio  ? proposa Régis.
- OK  !... Merci, dit Pierre en réajustant son siège et en posant ses mains sur le volant,  j’ai les commandes ! Demande la descente et prends la dernière météo, ordonna le commandant de bord.
Régis s’exécuta aussitôt.
- Vila de Quebec Zoulou Mayday, nous voudrions la dernière météo et débuter la descente.
- Quebec Zoulou autorisé vers 5000 pieds sur la balise et voici la dernière météo de Vila  : la piste 11 en service, le vent du 210 pour 30 nœuds, rafales à 40 nœuds, plafond estimé à 1500 pieds avec de fortes pluies, température 18 degrés, point de rosée 15, la pression de 978 hectopascals. Pour information la piste est inondée sur les deux tiers.
- Quelle est la tendance  ?
- Désolé mais d’après la météo c’est en nette aggravation.
- Merci  ! Nous demandons la sécurité pour l’atterrissage. Quebec Zoulou Mayday.
- Les pompiers sont prévenus de votre arrivée et ils sont déjà partis pour se mettre en place. Vous me confirmez quarante quatre passagers et trois membres d’équipage.
- Affirmatif.
- Des produits dangereux en soute  ?
- Négatif  !
Régis se tourna vers le commandant  en soupirant :
- La dépression a été plus rapide que nous. C’est de pire en pire …
Il se pencha pour régler le radar et commenta  :
- On voit bien l’île d’Efate à présent, ce qui confirme le VOR. Je remets le radar en mode Weather et ensuite je ...
Sa phrase fut coupée par un appel du contrôleur :
- Désolé Québec Zoulou Mayday, on a eu un coup de foudre sur l’installation électrique et le balisage vient de tomber en panne. Le générateur de secours refuse de prendre le relais ...
Les deux pilotes échangèrent un regard lourd de menaces.
- Quel délai pour la réparation ?… demanda Régis.
- Avec cette pluie, on n’ose pas s’avancer ... peut-être une heure ... en fait le technicien a été appelé pour aider les gendarmes suite à la chute d’un pylone électrique aux abords de l'aérodrome. J’ai envoyé quelqu’un pour le prévenir de cette urgence.
- Nous n’avons plus qu’une demi-heure d’autonomie !… insista le copilote.
- Nous faisons le maximum ... pour l’instant je n’ai aucune idée sur les délais de réparation de la panne.

Un silence lugubre s'installa dans le cockpit, haché par le mitraillage des averses, chacun méditant sur les conséquences catastrophiques de ce nouvel avatar, puis le commandant s'adressa à son copilote :
- Régis, s’ils ne peuvent pas réparer dans la demi-heure, il faudra tenter une approche au jugé, à la lumière des phares. Par beau temps ce serait hasardeux, avec cette tempête c’est quasi impossible ... Il faudra pourtant bien essayer ... ajouta-t-il sans conviction.
Il médita un instant, se faisant une représentation mentale imagée de cette manoeuvre et reprit très vite :
- Il faut regarder les choses en face, il faut prendre une décision. Si on ne peut pas se poser à Vila il faudra aller se crasher quelque part. Je pense que le mieux serait en mer près d’une plage…
Régis le regarda en faisant la grimace.
- Le problème est qu’avec ce vent il va y avoir des vagues énormes…
- Oui, il faudra amerrir parallèle à la houle… c’est à dire avec le vent de travers … tu rajoutes les turbulences, cette pluie, de nuit, ça va être chaud  !…
Il contra une embardée d'un coup de volant, réajusta la puissance sur le moteur, et poursuivit sa réflexion :
- Demande au contrôle s’ils ont des informations sur la météo sur les différentes parties de l’île, s’ils connaissent un coin abrité où l’on pourrait aller se crasher…
Règis saisit son micro :
- Vila de Quebec Zoulou il nous reste trente à quarante minutes d’autonomie. Si on ne peut pas se poser sur la piste à Vila, il faut qu’on envisage un amerrissage… Connaissez-vous un endroit de l’île qui serait le mieux abrité du vent.
- Stand by, on se renseigne et je vous rappelle.
- C’est ce qui s’appelle la loi des emmerdements maximum, bougonna Régis, propos que le vacarme d’une violente ondée étouffa dans la pénombre anxieuse du cockpit.

Pendant que l’avion poursuivait sa descente dans le mauvais temps, Amélie se plaça à l’avant de la cabine, face aux passagers, prit un micro tout en se tenant du mieux possible de l’autre main pour résister aux turbulences qui secouaient l’avion et s’adressa aux passagers  :
- Mesdames et messieurs, nous envisageons un atterrissage très difficile… Elle n’attendit pas leur réaction et enchaîna  : Votre sécurité dépend de votre calme et de votre discipline. Suivez impérativement les consignes que je vais vous donner.
L'hôtesse balaya du regard la cabine, observant tous ces visages qui l'écoutaient très attentivement.
- Faites confiance à l’équipage qui a reçu un entrainement spécial pour faire face à cette situation…
Elle fut ballotée par une violente secousse et ayant repris son équilibre elle posa son regard sur la cabine  :
- Retirez les chaussures à talons pointus ...

La plupart des passagers avaient conservés leurs gilets, et elle ordonna à quelques personnes qui les avaient enlevé de s’équiper.
Son annonce terminée, Amélie se pencha sur Roland, le passager qu'elle avait choisi pour participer à l'évacuation à l'avant de l'avion.
- Il y a de grandes chances que l'atterrissage soit très difficile … je compte sur vous pour aider à maitriser la situation s’il faut évacuer l’avion …
- Bien sûr, lui répondit Roland, partagé entre la crainte de l'accident et l'inquiétude de ne pas être à la hauteur de cette responsabilité inattendue. L'hôtesse regagna l’arrière de l’avion, et confia le même message aux deux jeunes gens, Christian et Albert, qui paraissaient très décidés à rendre le service qu'elle attendait d'eux. Elle vérifia une fois encore que tout était en ordre et bien arrimé pour un crash éventuel, puis elle s’assit et boucla son harnais.

Régis appela l’hôtesse  :
- Amélie  ?... Où en es-tu?...
- J’ai terminé la préparation cabine. Et vous  ?...
- Nous poursuivons l’approche sur Vila mais … Régis chercha ses mots afin de ne pas effrayer inutilement l’hôtesse. Mais ça va être difficile car la météo se détériore sans cesse et une nouvelle tuile vient de nous tomber sur la tête, le balisage de piste a été foudroyé : plus de balisage lumineux pour l’atterrissage.
- Comment allez-vous faire ?…
- Ils essayent de réparer … Dès qu’on a du nouveau, je t’appelle !
- Merci Régis, courage ! ajouta Amélie en raccrochant. Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises, les secousses lui faisant manquer le support du combiné.
Le copilote sourit à ce propos. Elle était depuis peu dans le métier, se retrouvait dans un avion en situation très périlleuse et c’était elle qui envoyait un message d’encouragement aux pilotes.

Régis était partagé entre la crainte que faisait planer la situation et le soulagement de n'être pas responsable des conséquences d'un accident qui paraissait à présent inévitable. Il s'avoua intérieurement qu'il était bien heureux de n'être que copilote.
Il regarda Pierre qui tenait le volant d'une main ferme, l'autre main posée sur la manette des gaz. Il comprenait que dans ces circonstances où tout son être aurait dû être exclusivement concentré sur le travail à accomplir, ses démêlés avec le chef-pilote de la compagnie venaient peser et alourdir les conséquences des risques encourus, des décisions prises et à prendre.
- Si ça doit mal se passer tu es couvert. Courtaud ne pourra rien contre toi … le dossier de vol est incontestable … et cette panne ... les accidents sont toujours la cause de plusieurs facteurs ... au moins, nous, nous saurons lesquels et pourquoi ...
Pierre sourit, soupira …
- Il y a bien un moment où nous aurions pu faire demi-tour …
Le copilote secoua la tête en signe de dénégation.
- Pour y retrouver les mêmes conditions  ?... Toute la région est touchée par cette dépression. Nous étions plus proche de Santo quand on a eu la panne ...
Régis regarda son altimètre et annonça  :
- Nous approchons 5 000 pieds  !
La main du commandant poussa légèrement la manette des gaz vers l'avant pendant que de l'autre il relevait le nez de l'avion qui vola en palier, balloté d'une aile sur l'autre, fouetté par des gerbes de pluie.

Amélie avait peur. Une crainte sourde, un pincement au cœur qu’elle se devait de maîtriser, car elle sentait les regards anxieux que les passagers jetaient sur elle. Elle pressentait confusément qu’à travers son attitude toutes ces personnes cherchaient un réconfort pour répondre à leurs angoisses. Ils ne se faisaient une représentation de la situation qu’à travers les informations et les consignes que leur donnait la jeune hôtesse, et plus rarement, les pilotes.

- Quebec Zoulou de Vila  ?...
- J’écoute  ! répondit Régis
- Nous n’avons toujours pas de nouvelles du technicien et nous avons eu quelques informations sur les conditions météo sur l’île. Il semblerait que la côte Nord soit bien sûr moins exposée, mais nous vous suggèrons l’Erakor Lagon. Il est en bordure de ville, ce serait proche pour les secours et vous seriez face au vent, avec peu de vagues....
- Stand by, répondit Régis qui se tourna vers Pierre. Cela me paraît une très bonne idée …
- Effectivement, c’est la meilleure option...
En un instant une image mentale prit forme dans l'esprit du commandant de bord. Il connaissait bien l'Erakor Lagon. Combien de fois ne l'avait-il pas survolé, au décollage de Port-Vila. Par beau temps il était très fréquent que le contrôleur autorise un départ vers le sud par virage à droite et survol du lagon.
Par beau temps ... et à 1500 pieds ...

- Nous pourrions entrer dans la baie,  puis en longeant les lumières de la ville on passerait à peu près à la verticale de la piste puis, toujours en contournant la zone urbanisée virer à droite pour se trouver face au vent et s’aligner sur le lagon au radar jusqu’à ce que l’on voit les lumières qui le bordent … Mais vent de face implique que l’on sera face aux vagues. Et ça ce n’est pas bon  !...
- Pas forcément, répliqua Régis, les vagues de l’océan doivent être brisées par le goulot d’étranglement…
- Bien  ! C’est également ce que le contrôleur a laissé entendre… Ecoute, voilà ce que nous allons faire  : nous allons essayer de nous poser à Vila, aux phares ... et si nous n'y arrivons pas, nous ferons une remise de gaz et je passerai sur le lagon à basse altitude pour repérer les lieux. Lorsque nous n’aurons plus qu’un quart d’heure de vol, nous referons une dernière tentative pour atterrir sur la piste, et si c'est impossible nous poursuivrons par un virage à droite pour se positionner face au lagon pour tenter l’amerrissage… Nous nous repérerons aux lumières de la ville. Que faire d’autre  ?...
Le copilote hocha la tête en signe d’approbation.
- Sans remise de gaz possible ! précisa-t-il. Il faudra amerrir au premier coup puisque nous n'aurons quasiment plus de carburant ...!
- Exactement !
La décision étant prise, le commandant aurait dû n'être concentré que sur son travail de chef de bord, mais la personnalité du chef pilote de la compagnie venait comme un filigrane malsain lui rappeler qu'au delà de la vie des occupants de l'avion, au-delà de sa propre vie, s'il survivait les comptes à rendre feraient peser une lourde menace sur son emploi, sur sa carrière.
C'est peut-être mon dernier courrier ... pensa-t-il. Ai-je fauté ?... Régis affirme que non, mais s'il y  aune faille, si j'ai commis une erreur, où est-elle ?...
Il chassait alors cette pensée, se contraignant à focaliser ses ressources sur la conduite du vol.
- On approche la verticale de la balise VOR, pour moi on peut poursuivre la descente vers 3400 pieds … tu es d'accord  ?
- C'est vérifié, confirma Régis qui appela aussitôt la tour de contrôle :
- Vila de Quebec Zoulou Mayday à 5000 pieds, on voudrait poursuivre vers 3400 pieds.
- Autorisé 3400 pieds Québec Zoulou Mayday.
- Des nouvelles du technicien ?
- Négatif !


à suivre ...

La carte d'approche aux instruments de Port-Vila, en vigueur le jour de l'évènement raconté ici :




La baie de Port-Vila et la trajectoire envisagée vers l'Erakor Lagon :



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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Jeu 18 Sep 2014 - 9:53

8 ème épisode ...



Fairchild F 27 A en vol sur le Pacifique Sud


Le Fairchild affrontait les coups de butoir de la tempête en pénétrant de toute la puissance de son moteur en bordure des monstrueux orages dont il subissait les assauts. Les turbulences qui ce faisaient de plus en plus prononcées au fur et à mesure que l’avion s’approchait de la mer donnaient déjà à craindre aux pilotes que lorsqu’ils seraient aux abords de l’aérodrome l’avion deviendrait incontrôlable rendant totalement inconcevable la tentative d’atterrissage.
Les passagers étaient anxieux, tous blêmes de crainte et d’angoisse, le mal de l'air des uns ne se différenciant plus de la peur des autres. Cela faisait plus de trois heures qu'ils étaient prisonniers d'une situation dont la destinée leur échappait, ils avaient remis leurs vies en des mains qu'ils ne connaissaient pas, la plupart n'avaient même pas aperçu les visages des pilotes.
Tout au long de cette pérégrination tumultueuse ils avaient parlé entre eux, échangé craintes et espoirs, les uns affichant leurs appréhensions sans fards, d'autres jouant les bravaches, les plus courageux restant sereins et attentifs.

Assis près du hublot, John Ripley ne cessait de maudire les pilotes de cette compagnie, rageant à chaque turbulence, fustigeant silencieusement les autorités de laisser des gens aussi incompétents rester aux commandes d'un avion de transport de passagers. Dès qu'il aurait mis pied à terre il se jurait de remuer ciel et terre pour faire retirer leur autorisation de vol à cette paire d'incapables.
Il regardait au dehors mais la nuit ne lui fournissait aucune information susceptible de préciser ses rancoeurs, seuls les éclats des feux de positions qui se réfléchissait sur le métal et la pluie lui apportait par les variations d'intensité de leur luminescence une idée sur la densité des masses tempétueuses qu'ils traversaient.

Assise sur sa droite, madame Tautura avait remis son âme à Dieu et essayait de gagner l'état d'esprit des premiers chrétiens, convaincue qu'elle l'était d'un destin inexorablement funeste. Cette posture, loin de lui apporter la sérénité, la maintenait dans une attitude fataliste, alternant les prières silencieuses aux pensées les plus émues pour ses enfants.
En passant près d'elle, Amélie avait noté des larmes sur les joues de cette passagère si discrète. La jeune hôtesse s'était agenouillée dans l'allée, et avait fait son possible, cherchant à la rassurer. Elle lui avait pris la main et l'avait assuré que tout allait bien se terminer. Ses paroles de réconfort avaient réussi à forcer un sourire et madame Tautura s'était félicitée d'être dans un avion avec une si jolie et si prévenante hôtesse. Elle n'était plus seule.

John Ripley regrettait de ne pas être assis sur un siège près d'une issue de secours. Il en avait fait la demande mais trop tard, il n'y en avait plus de disponible. « C'était un signe du destin, se lamenta-t-il, j'aurais dû modifier mon voyage et prendre une compagnie anglo-saxonne. Eux, ils savent lire les bulletins météo et ils savent se servir du radar ...»

Amélie avait réduit l’éclairage de la cabine afin que les yeux des passagers s’accoutument à la pénombre pour faciliter leurs déplacements en cas d’évacuation. Elle résistait à l’envie d’appeler les pilotes pour avoir des informations. Rien n’était plus désagréable que cette incertitude quand au devenir proche. Cette pensée était partagée par l’ensemble des passagers : allait-on pouvoir atterrir sans encombre à Port Vila ?... et sinon ?...
Christian, un des jeunes hommes qui avait été requis pour aider l’hôtesse se tourna vers elle et leva un sourcil interrogateur.
Amélie lui retourna un timide sourire :
- On sera bientôt en approche finale. Le commandant de bord nous informera un peu avant l’atterrissage !

Dans le cockpit, l’ambiance n’était pas à la fête. Les deux pilotes retrouvaient à l’identique les conditions qu’ils avaient affrontées à Espiritu Santo ce qui laissait augurer d’une approche finale des plus incertaines. Pierre se battait déjà avec son avion pour maintenir une trajectoire convenable. Sans cesse il devait ramener le Fairchild vers une position d’équilibre que les vents rompaient aussitôt.
L’avion plongeait dans un déluge de pluies, de vents, de bruits et d’éclairs qui les auraient fait fuir s’ils en avaient eu la moindre possibilité.
Ils avaient franchi la verticale de la balise radio-électrique de l’aérodrome et descendaient sur la mer. Le chronométrage de leur éloignement en descente étant devenu très aléatoire en raison de la force des vents, ils avaient convenus d’appliquer la même méthode qu’à Espiritu Santo, de s’éloigner suffisamment sur la mer pour revenir vers l’île en s’appuyant sur l’image radar.

Lorsque après un virage tumultueux sur l’océan, ils furent établis face à l’île, les volets furent sortis et Pierre demanda à Régis de prévenir l’hôtesse et les passagers de l’imminence de l’atterrissage.
- Mesdames et messieurs l’atterrissage dans moins de cinq minutes, annonça Régis qui d’une main tenait le micro et de l’autre manipulait les boutons de réglage du radar dont il redressait progressivement l’antenne au fur et à mesure que l’avion descendait.
Sa main sautait au rythme des turbulences et il lui était très difficile d’obtenir les réglages affinés que la situation exigeait.
- Pierre, nous avons une bonne image de la baie, je vais garder le radar en mode MAP… Pour ce qui est des cunimbs, il y en a partout, alors… autant éviter des manipulations qui me font perdre du temps et ne nous apportent pas grand chose.
Le pilote acquiesça d’un bref signe de tête, jeta un regard rapide sur le radar et ajusta son cap en fonction de ce qu’il voyait. On distinguait à présent très nettement l’image de la baie qui dessinait une anse noire cernée du dessin de couleur verte de la terre. Il demanda à son copilote :
- Demande leur de tirer des fusées pour baliser la piste.
- Vila Quebec Zoulou, nous sommes en retour vers la baie, altitude 1500 pieds.
- Liberté de manœuvre Quebec Zoulou. Autorisés à l’atterrissage piste 11, le vent du 200 pour 35 nœuds, rafales à 45 noeuds.
- Roger, répondit sobrement Régis. Pourriez-vous vous tenir prêts à tirer une fusée dès qu'on sera sur l'axe pour baliser la piste ...
- Pas de problème j'envoie un gars se positionner en fin de piste. Dès qu'il verra vos phares il tirera deux ou trois fusées. Avec cette pluie j'espère que ça marchera... ajouta le contrôleur d'un ton dubitatif.
- Négatif, la visibilité est trop réduite, placez-le en entrée de piste !
Tout en parlant, le contrôleur ouvrit un tiroir en sortit des fusées qu’il remit à deux mélanésiens en tenue de service.
- Roger ! Mes agents partent à l’instant se mettre en place, il leur faut cinq minutes... le temps de remonter la piste avec leurs voitures. J'ai prévu une fusée blanche en entrée de piste et une rouge en fin de bande.
Régis échangea avec Pierre un rapide coup d'oeil, leva un sourcil interrogateur et proposa :
- Cinq minutes c'est trop juste, tu devrais faire un trois cent soixante de retardement …
Pierre fit la grimace, hocha la tête en signe d'approbation et engagea un large virage par la droite en tentant d'évacuer la terrible menace que représentait cette approche dans les ténèbres ruisselants, afin de rester concentré sur son pilotage.
En un peu plus de trois minutes l'avion accomplit un cercle complet qui le ramena en face de l'île.
- On va se coller au maximum sur la gauche de la baie. J’espère que malgré la pluie nous pourrons distinguer la route du Diable … s’il y a du trafic ! ajouta-t-il d'un ton désabusé. Sinon, on continuera au radar… Régis, donne moi des caps pour aller sur l’îlot Mélé !...


LL'ïlot Mélé vu (par beau temps !) de la place commandant de bord (gauche)

- On approche 1200 pieds annonça Régis. Prends dix degrés à gauche… Je commence à apercevoir des lumières… je mets les essuie-glaces, ajouta-t-il en tendant la main. Le bruit des balais qui s’agitaient à toute vitesse se rajouta aux bruits ambiants.
- - Train sur sorti ! Rugit le commandant.
--  On aperçoit les lumières de la ville, cria Régis en se penchant vers son collègue pour se faire entendre. tout en abaissant le levier du train d'atterrissage. L'îlot Mélé droit devant ! Est-ce que tu vois Devil’s Road ?
- Non, pas vraiment, répondit Pierre après avoir jeté un rapide coup d’œil sur sa gauche. Une loupiote par ci par là… Nous passons l'ilot Mélé, je vais tourner en finale car avec ce vent on va dériver considérablement !
- Tu peux virer, on doit arriver sur l’axe ...! cria Régis, Train sorti verrouillé ! Check-list avant atterrissage terminée !
Puis il bascula son micro vers la cabine :
– Attention cabine, atterrissage dans une minute ! Tenez-vous prêts !
Il connecta à nouveau son micro vers le contrôle :
- La Tour, nous tournons en finale !
- Autorisé ! Vent du 210, 30 nœuds, rafales 45 noeuds … Pour information, si vous remettez les gaz n'oubliez pas qu'il y a une colline juste avant l'Erakor Lagon, couverte d'arbre, le sommet vers 300 pieds. Je vous conseille 500 pieds avant de descendre sur le lagon...

En se penchant et en se tordant le cou Pierre regarda dans la direction indiquée par son copilote tout en entamant sans attendre le dernier virage. Dès qu’il estima être sur l’axe, il redressa l'avion alors qu'un petit éclat leur apparut, sur la gauche, gribouillé en torsades par l'eau qui se déversait à torrent sur les pares-brise, feu-follet vite étouffé par la pluie. Il prit résolument un cap à droite pour s’épauler d’une forte dérive. L’avion descendait vers l'aérodrome au jugé, en crabe, les ailes balancées d’un côté à l’autre sans interruption.
- Atterrissage dans trente secondes ! annonça le copilote en cabine.
Amélie estima le moment venu de faire sa dernière annonce :
- Crispez-vous ! Elle voulut raccrocher au plus vite son micro et dut s’y reprendre à plusieurs reprises tant l’avion était ballotté dans tous les sens, puis elle prit la position de sécurité sur son siège. C’est pire qu’à Santo, pensa-t-elle, ils ne pourront jamais atterrir… et s’ils essayent on va avoir un accident…

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 22 Sep 2014 - 1:15

9 ème épisode :


Approche finale sur la piste de Port Vila (photo d'époque)


A l'instant où il était sorti du virage pour s’aligner sur l’axe présumé de la piste, Pierre compris que l’atterrissage était compromis. Il dut prendre un angle de dérive incroyablement ouvert pour lutter contre le vent, et les turbulences qui demandaient déjà un pilotage aux limites de ce qu’il était possible de faire laissaient augurer pour la suite de l’approche de conditions encore plus épouvantables. Alors qu’il aurait dû garder l’avion sur un plan de descente et le long d’un axe précis, il se battait simplement pour le contrôler sur une trajectoire de plus en plus hasardeuse, sans cesse ballotés par des bourrasques. Alors qu’il aurait fallut resserrer les marges d’erreur, les pilotes voyaient bien qu’ils sautaient d’un côté à l’autre de l’axe supposé de la piste, avec des écarts qui allaient croissant tandis que le Fairchild descendait par rebonds sans aucune autre référence extérieure que le halo provenant de la ville qui sur leur droite filtrait à travers le déluge. Il aurait fallut que le pilote aligne l'avion à vue, il pilotait la plupart du temps aux instruments, ne pouvant mieux faire que de diriger l'avion vers l'aérodrome. L'objectif « piste » était devenu une gageure.

- Quatre cent pieds ! annonça le copilote.

Pierre aurait dû s'aligner sur un axe et un plan de descente précis, au lieu de cela il s'appliquait à longer les lumières de la ville qu'il distinguait difficilement au beau milieu de la tempête.

- Trois cent pieds !

La vitesse s'effondrait, le Fairchild s'enfonçait brutalement, Pierre avançait alors d'un geste vif la manette des gaz, le moteur rugissait, l'avion se hissait-il à grand peine sur sa trajectoire que le pilote voyait la vitesse bondir soudainement, le nez plongeait, la queue se soulevait, vite il réduisait les gaz, reprenait une attitude approximative et à nouveau les sautes de vent faisaient bondir l'aiguille de la vitesse et le moteur ne cessait de rugir aux à-coups que lui imposait le pilote pour contrer les cisaillements du vent.

Se contraignant à un calme qu’il était loin de ressentir, le contrôleur égrenait les valeurs instantanées du vent :
- 200 degrés 38 nœuds … 210 degrés 40 nœuds … On a tiré une fusée dans l'axe. … 200 degrés 35 nœuds … 190 degrés 42 nœuds ...
Ces informations venaient se superposer à ce que les pilotes ressentaient, terrible constat que les éléments avaient pris le dessus sur ce que les hommes étaient capables de faire.
- Là ! Une fusée sur la gauche ! s'exclama Régis qui jeta un coup d'oeil à son altimètre pour crier :

- Deux cent cinquante pieds !

Pierre abandonna sa tentative d’atterrissage alors que le Fairchild était encore à plus de deux cent pieds de hauteur. Le déluge de pluie et les trop violentes turbulences eurent raison de sa volonté de persister dans sa tentative. Il ne savait plus où il était, poursuivre aurait entrainé l'avion n'importe où dans une catastrophe programmée et inévitable.
« C’est fichu, pensa-t-il, je n’y arriverai pas.» Il poussa la manette des gaz de la main droite, et tira légèrement sur le volant.
- Remise de gaz !


Fairchild F 27 A en Remise de Gaz ...


Sa décision soulagea Régis qui voyait combien la lutte était inégale et sans espoir de réussite. Il jeta un œil au variomètre pour confirmer la trajectoire légèrement ascendante de l’avion :
- Vario positif ! cria-t-il.
- Train sur rentré ! ordonna Pierre qui tout en pilotant se pencha en avant pour ne pas perdre des yeux la vue du sol qu’ils commençaient à survoler, aux abords de l’aérodrome dont il crût discerner la piste à travers le déluge. Tout en se battant avec les commandes, il se déporta nettement sur la droite pour garder le serpent lumineux des éclairages de la bordure de la ville en vue sur sa droite. Atteignant cinq cent pieds il poussa sur le volant, mettant l'avion en palier. Il demanda :
- Régis, surveille le lagon, donne-moi le top pour virer dessus !

Le copilote alterna sa surveillance des instruments et de l’extérieur, confirma la bonne rentrée du train d’atterrissage tout en jetant de fréquents coups d’œil sur sa droite, cherchant à repérer au milieu des lumières qu’il distinguait à peine et qui provenaient des faubourgs les plus proches de la capitale, les premiers signes de l’Erakor Lagon.
- Une fusée ! Là à gauche, hurla Régis en pointant du doigt une fusée rouge qui montait dans la tourmente, sur l'avant gauche, pour vite s'éteindre et disparaître dans la nuit …
Ils volaient très bas et le copilote eut le temps d'apercevoir les bâtiments de l'aérogare faiblement éclairés qui défilaient sous l 'avion.
- On survole l’aérogare ! Commence à virer après le bout de piste, et reste à basse altitude, conseilla-t-il au pilote. Prends le cap 210 !
Pierre approuva la suggestion et dans un même geste mit l’avion en palier et en virage pour engager l’avion vers le lagon..
- Longe les lumières de la ville, elles vont nous conduire dessus… En vue ! cria Régis, droit devant !

Le pilote dirigea le Fairchild vers la zone sombre qui longeait le chapelet des nombreuses lumières des habitations qui bordaient le lagon. Dès qu’il eût dépassé les éclairages des dernières maisons qui délimitaient la pointe Nord du lagon, il mit l'avion en descente pour le survoler de plus près, les phares d’atterrissage trouant la pluie pour tenter d'éclairer la surface de l’eau.
- Je descends ! lança le commandant, les yeux rivés sur son altimètre. Regarde dehors, je stabiliserai vers deux cent pieds.
Ils purent tout juste constater qu’il n’y avait pas de vagues visibles jusqu’à ce qu’ils franchissent en trombe l’extrémité Sud de la petite étendue d’eau. L’océan était en folie et ils eurent le temps de voir les vagues furieuses qui venaient se briser sur la barrière naturelle que formait le chenal reliant le lagon à la mer libre.

Pierre poussa la manette des gaz et l’avion s’éleva péniblement dans la tempête alors que Régis informait le contrôle puis les passagers de leur échec en leur demandant d’attendre leur décision quant à la suite des évènements.
Lorsqu’ils furent établis dans un air certes toujours tumultueux mais moins violemment agité, Pierre demanda à Régis de prendre les commandes.
- Nous allons tourner en attente sur cette position. Je te laisse le soin de gérer le radar à ta convenance… Je suis désolé, Régis, j’ai remis les gaz parce que j’ai senti que les choses m’échappaient… Je ne contrôlais plus l’avion… et je n’y voyais plus grand chose si ce n'est la pluie.
Régis approuva de la tête :
- Tu as bien fait, on allait se casser la gueule !...
- Bien … soupira le commandant, il ne reste plus qu'à espérer que leur électricien rétablisse le balisage et … Le commandant laissa sa phrase en suspens, réalisant que même avec une piste balisée l'atterrissage resterait quasiment impossible sans une accalmie des conditions météorologiques. J’appelle le contrôle et ensuite l’hôtesse pour faire le point, conclut-il.

- Vila de Quebec Zoulou, nous sommes en attente à quatre mille pieds à quinze nautiques dans le sud. Il est impossible d’atterrir à Vila sans balisage. Demandez à la météo s’il y a une chance d’amélioration dans la demi-heure à venir... si le balisage est rétabli. Sinon, notre seule chance sera d’aller essayer d’amerrir sur l’Erakor Lagoon.
- Roger Quebec Zoulou, je vous rappelle. Mais si vous décidez d’aller amerrir dans le lagon, il faudrait prendre votre décision assez tôt pour que nous ayons le temps d’envoyer notre équipe de pompiers avec du matériel sur place. Avec ce sale temps, il leur faut une vingtaine de minutes pour le transfert.
- Stand by ! Répondit brièvement le commandant de bord qui bascula l’interphone. Amélie ?... Viens au cockpit s’il te plaît.
Pierre se tourna vers son copilote, réfléchit quelques instants avant de lui faire part de son analyse de la situation.
- Entre la panne électrique et la tempête, il y a trop d'aléas. Je ne crois pas à une amélioration. Et si on doit aller amerrir sur le lagon, autant prendre la décision immédiatement pour laisser aux pompiers le temps d’organiser quelque chose. Soit nous laissons les pompiers aux abords de la piste, soit ils partent immédiatement se mettre en place sur les rives du lagon. Je préfère tenter l'amerrissage … Qu’en penses-tu ?...
Deux coups furent frappés à la porte et l’entrée de l’hôtesse dans le cockpit suspendit la réponse du copilote.
Pierre rabattit le siège observateur et demanda à la jeune fille de s’asseoir et de s’attacher.
- Alors Régis ?... reprit le commandant.
- Je suis de ton avis, autant mettre toutes les chances de notre côté… Comment as-tu senti l’avion, face au vent sur le lagon ?...
Les yeux grands ouverts dans la pénombre, Amélie les observait, ne perdant aucune syllabe, cherchant à deviner le but final de leur conversation.
- Question pilotage, c’était plus calme, mais on était assez haut. Je suis descendu vers deux cent pieds, cent cinquante pieds peut-être, mais avec cette pluie c’était encore trop haut pour se faire une idée… Face au vent, je pense que ce ne sera pas qu’une question de manœuvrabilité… Ce qui m’inquiète d’avantage, c’est la houle.
- Dans le noir, je n’ai pas vu grand-chose… fit Régis avec un air évasif. Par contre sur l’océan c’était vraiment la tempête ! Mais a-t-on le choix ?...
Pierre regarda Régis :
- Une autre chose qui va jouer contre nous, c’est le facteur temps. Le lagon n’est pas très long, ce qui imposera d’aller très vite à l’eau, sans avoir le temps de peaufiner l’amerrissage…
En attendant ce propos Amélie eu le sentiment que son plexus venait de se tordre.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Jeu 25 Sep 2014 - 1:24

10 ème épisode :

- Oui, il faudra descendre dès que l’on sera aligné sur le lagon, même sans le voir… En fait il faudrait passer plus bas sur les dernières maisons. On voyait leurs lumières, essaie de passer au ras des toits …
- Bien, la décision étant prise, j’appelle Vila.
Pendant que Pierre informait le contrôleur de leurs intentions, Amélie posa sa main sur l’épaule de Régis et pour ne pas interférer et gêner le commandant de bord, elle se penchant en avant pour murmurer à son oreille :
- On va se poser sur le lagon ?...
Régis se retourna, pinça les lèvres et tenta un sourire pour la rassurer.
- C’est la meilleure solution. On est coincé, on ne peut absolument pas atterrir à Vila. Il nous reste à peine vingt cinq minutes de carburant… Ne t‘inquiète pas trop, ça devrait bien se passer. On va en discuter, mais tu as encore du temps devant toi pour te préparer. On ira à l’eau dans une vingtaine de minutes pour laisser le temps au secours de se positionner.
- C’est qui … «les secours» ?
- Principalement les pompiers de l’aéroport, et puis je suppose qu’ils vont mobiliser d’autres personnes … les pompiers de la ville, la gendarmerie …
Régis pilotait tout en lui parlant et la jeune fille resta silencieuse, méditant sur toutes ces mauvaises nouvelles.
Sa conversation terminée, Pierre se tourna vers eux.
- C’est parti !… Les pompiers ont quitté l’aéroport pour aller récupérer du matériel et ils vont aller se positionner sur la plage au niveau du milieu du Lagon. Ils vont aussi faire appel à la gendarmerie, et à tous les services qu’ils pourront joindre, sans garantir qu’il y aura beaucoup de monde car avec cette tempête les personnels ont été appelé en plusieurs endroits de l’île et plusieurs routes sont coupées…
Il s’interrompit une paire de secondes pour régler le radar et reprit :
- Je leur ai demandé de contacter Jim, mon ami australien qui va mettre à leur disposition du matériel de plongée… Cependant je ne suis pas du tout certain qu’ils seront tous prêts à temps. Par ailleurs, avec ce vent violent, il y a peu d'espoir que les pirogues et les canots puissent être mis à l’eau. En fait, ce n’est pas très important car je pense que dès que l’on sera dans l’eau, le vent nous poussera rapidement vers le rivage qui ne sera pas très éloigné… enfin… si tout s’est bien passé, ajouta-t-il avec une moue dubitative.
Il nota le carburant restant, regarda sa montre et fit la grimace.
- Encore quinze minutes et on va devoir descendre. On refera la même approche, le même survol de la piste, et on se mettra en descente dès qu’on aura viré vers le lagon. Dès que nous l'aurons en vue, on passera les volets en position atterrissage pour avoir la vitesse la plus faible possible.
- Train rentré ?...
- Oui, train rentré, c’est la consigne.
Le copilote opina de la tête et voyant l’expression interrogative de la jeune hôtesse, lui donna une explication.
- Si un train s’arrachait et que ça entraine de gros dégâts, Dieu sait ce qui pourrait arriver. Par ailleurs je ne vois pas l’avantage que cela apporterait de le sortir… Par contre, remarqua-t-il en s’adressant à Pierre, on aura l’alarme Train rentré dès que les volets seront en position atterrissage, ce qui est normal. Je vais couper cette alarme, ajouta-t-il en cherchant le fusible sur le panneau au-dessus de sa tête.
- Amélie, reprit Pierre, est-ce que tous les passagers ont leurs gilets ?... Dès que l’avion sera arrêté, il faudra évacuer. … très vite ! Le problème majeur sera d’éviter la panique. Nous viendrons aider à l’évacuation. Selon la consigne, Régis sautera par la fenêtre et nagera vers l’arrière et moi je viendrai au niveau de la porte avant.


Cabine du F 27 A en vol sur le Pacifique Sud, vue de l'arrière.

- J’ai déjà installé deux passagers requis au dernier rang et un autre au premier rang pour t‘aider… et j’ai expliqué à ceux qui sont aux issues comment déverrouiller les hublots …
- Très bien. Assure-toi auprès des passagers qui sont assis à ces issues de secours qu'ils attendent un ordre pour les ouvrir.... si l'avion est incliné sur une aile l'eau pourrait envahir la cabine... la même chose pour les portes, précisa-t-il. Insiste auprès des passagers afin que dès qu’ils auront quitté l’avion il faudra qu’ils s’éloignent pour ne pas gêner ceux qui sauteront à l’eau et tout le monde devra nager vers la côte. Je vais essayer de nous poser au plus près du rivage de Port Vila …
Pierre s’interrompit et demanda à Régis s’il voulait rajouter quelque chose.
- Oui, dit le copilote, peut-être qu’il y aura des embarcations mais une chose est sûre, avec ce vent, il faudra nager en biais vers la ville ou vers le nord du lagon, c’est-à-dire garder les lumières sur sa gauche. Le vent nous poussera !... N'oublie pas de laisser la porte du cockpit ouverte et verrouillée.
- Je vais faire une dernière annonce aux passagers, reprit Pierre en se tournant vers l’hôtesse, puis Régis t’informera par le Public Address à une minute du toucher, puis à trente secondes. Tout en parlant Pierre sorti un gilet orange de sous son siège et l’enfila. Tu vas retourner en cabine t’assurer que tout est en ordre. Puis tu préciseras les procédures aux passagers dès que j’aurais fait mon annonce. Prépare-les à l’impact qui sera rude. Attache-toi bien serrée !
Pierre mit ses mains sur les commandes :
- Régis, je reprends les commande, enfile ton gilet.
La jeune hôtesse les observa et lorsqu’ils eurent leurs gilets colorés sur leurs chemisettes blanches, elle prit réellement et pleinement conscience de l’aspect inéluctable de la situation : ils allaient se crasher en mer, de nuit, au beau milieu d’une tempête, dans un ouragan de vent et un déluge de pluie. Elle se pencha vers le commandant de bord.
- Une question … tu penses qu’il va flotter combien de temps cet avion ?…

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Dim 28 Sep 2014 - 14:46

11 ème épisode :

Pierre haussa les épaules en soupirant :
- Tout dépendra de l’état de l’avion. S’il n’y a pas de gros dégâts, il peut flotter assez longtemps, mais s’il y a de la casse, il peut couler assez vite… d’où la nécessité d‘évacuer rapidement.  … Ne t’inquiète pas, fit-il d’un geste de la main qui se voulait rassurant mais qui ne l’était pas vraiment. L’impact sera violent, puis l’avion sera arrêté en quelques secondes. Attache-toi bien serrée, et dès que l’avion sera arrêté, n’attends pas mon appel, assure toi que la porte est au-dessus du niveau de l'eau avant d’ouvrir et lance l’évacuation. Pierre se retourna, et lui serra le poignet.
Allez, retourne en cabine et prépare-toi à un plongeon dans le Pacifique !...
- Un instant ! intervint le copilote en s’adressant au commandant de bord. Quand tu dis «ouvrir» tu veux dire larguer ?…
- Oui, c’est ça, confirma celui-ci en se retournant brièvement pour regarder la jeune fille, tu largues la porte … tu sais comment faire ?
La jeune hôtesse approuva d’un signe de tête :
Avec le bouton rouge sous cache !
Parfait ! Et verrouille la porte du cockpit en partant …
Bon courage, lui dit Régis avec un sourire qui se voulait réconfortant.

La jeune hôtesse se leva, leur souhaita bonne chance, poussa le loquet pour maintenir ouverte la porte pour se retrouver face aux passagers dès qu’elle eut refermé la porte du compartiment où se trouvaient les bagages. Elle s’assura que chacun avait bien mis son gilet, donna quelques informations et s’arrêta lorsque la voix du commandant de bord retentit dans les haut-parleurs. Tous ces gilets jaunes alignés créaient une ambiance dramatique, et chacun ressentait combien l’heure était grave.

«  … nous allons être contraint d’amerrir dans le lagon qui longe la Ville de Port-Vila … »

Le commandant fit une brève pause alors qu’un murmure de stupéfaction  parcourait la cabine.
Pendant l’annonce, elle croisa les regards des passagers où la certitude d’apprendre que l’avion allait devoir amerrir de nuit dans un lagon par ce temps épouvantable exprimait de la stupeur où se mêlait de l’effroi.

«  … notre hôtesse va vous donner les dernières consignes. Restez calmes et obéissez à tout ce que nous vous ordonnerons. Il nous reste environ un quart d’heure de carburant avant d’aller amerrir dans le lagon.»

Dès que le commandant eut terminé son discours elle répondit aux nombreuses questions des passagers. Elle les rassurait, leur donnant consignes et assistance. Sans en avoir vraiment conscience, elle construisait son propre courage et sa détermination dans les encouragements qu’elle prodiguait aux plus inquiets. Pleinement consciente de ses responsabilités, au lieu de l’abattre leur effroi l’aidait à devenir plus forte.
S’efforçant de résister aux turbulences la jeune hôtesse se cala à l’avant de la cabine pour leur rappeler les consignes de sécurité. Se cramponnant d’une main à un dossier de siège, présentant la plaquette de sécurité de l’autre, elle leur en détailla rapidement l’essentiel :





L'hôtesse leur décrivit succinctement les deux volets :








Puis elle utilisa son propre gilet pour leur en rappeler le fonctionnement :






- Surtout, insista-t-elle, sautez à l’eau et ne les gonflez qu’une fois dans l’eau !

Tout en se cramponnant à un dossier de siège, elle s’accroupit à côté de Roland pour lui donner ses dernières recommandations.
Dès que l’avion sera arrêté, vérifiez par les hublots que la porte avant est au-dessus du niveau de l’eau. Si c’est le cas, n’attendez pas et allez vite l’ouvrir … vous vous souvenez comment faire ?
Remarquant que les passagers assis à proximité tendaient l’oreille pour suivre leur aparté, comme un élève que les camarades observent et qui veut montrer combien il sait son texte, Roland répéta sa leçon :
Oui, j’appuie sur le bouton au centre de la poignée que je tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, précisa-t-il en mimant le geste de la main., puis je pousse la porte vers le haut …




Amélie le gratifia d’un sourire, lui posa une main sur le bras et le félicita :
Super ! On compte sur vous … Merci Roland…
Pendant un instant Roland eût le sentiment de faire partie d’une équipe, d’en être un élément essentiel car investi d’un rôle dont dépendait la survie de ses compagnons de voyage, puis, la jeune fille partie, il retomba dans l’affreuse ambiance de la cabine dont le pointillé des gilets jaunes perçait l’éclairage atténué, les visages crispés lui rappelant qu’ils allaient vers une catastrophe aérienne inévitable.

Amélie se pencha tour à tour vers les passagers assis aux hublots.

N’oubliez pas de vous assurer que le hublot est au-dessus de l’eau avant de l’ouvrir ! Sinon ne l’ouvrez surtout pas !…





à suivre ...
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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mer 8 Oct 2014 - 23:45

12 ème épisode :

Assis juste derrière, John Ripley se maudissait d’avoir choisi le siège côté hublot. Il avait l’expérience des voyages en avion, lorsque étant assis au bord d’une allée, on est sans cesse dérangé par les passagers qui déambulent, se déplacent pour des rien et vous bousculent à chaque occasion.
Pour éviter ces désagréments il avait exigé un siège près d’un hublot, mais là, c’était différent, il ne s’agissait plus de confort mais de survie. S’il fallait quitter l’avion précipitamment avant qu’il ne coule, il fallait mieux être au bord de l’allée pour bondir au-dehors.
Il se retourna et compta les rangées de sièges qui le séparaient de la porte arrière. « Deux rangées … si je fais vite je peux être un des premiers à sortir … »
L’hôtesse approchait, il l’interpella, indiquant du menton madame Tautura :
- Mademoiselle !… Je pense qu’il serait opportun que je prenne le siège de madame, ainsi je pourrais aider si besoin …
Amélie scruta le visage de John Ripley, se douta de ses motivations. Elle sourit à la passagère mélanésienne qui avait gardé un sac sur ses genoux.
- Non ! Restez assis et attaché ! Personne ne change de place.
Elle se pencha vers madame Tautura :
- Vous ne pouvez pas garder ce sac, donnez-le moi, je vais le ranger pour vous.
Madame Tautura essaya de sourire, fit une petite grimace :
- Il y a tous mes papiers …
- Je comprends, c’est ainsi pour nous tous. je vous promets qu’on essaiera de les récupérer plus tard.
Docile, madame Tautura tendit son petit sac que l’hôtesse rangea de force dans le compartiment déjà bourré au-dessus de son siège.
- Restez bien attachés, recommanda l’hôtesse en reprenant son inspection, trébuchant et se cognant au gré des secousses.
John Ripley qui était en proie à des sentiments confus où une rage intérieure se mêlait à la peur jeta un regard peu amène à l’hôtesse qu’il invectiva, blême, la bouche sèche, les dents serrées :
- Vous pouvez dire au pilote que si nous nous tirons de ce mauvais pas, je m’occuperai de sa carrière. J’ai des relations et croyez-moi, je ferai ce qu’il faut pour que cet individu ne puisse plus jamais piloter un avion !…
Surprise par la haine qu’exprimait l’attitude du passager Ripley, la jeune fille resta un instant interdite. Accroché par un bras au rack à bagages, cramponné de l’autre au dossier d’un siège, elle jeta un regard sur la cabine. La vue de tous ces gilets jaunes, des visages blafards, les secousses qui ballotaient sans interruption les passagers lui apportèrent une réponse :
- Monsieur nous avons assez de problèmes sans en rajouter. Gardez vos critiques pour vous et suivez les consignes.
Coupant court à l’échange, Amélie se retourna pour s’occuper des autres passagers, vérifiant leurs ceintures, leurs gilets, s‘assurant que tous avaient bien compris les positions de sécurité.
Voulant avoir le dernier mot, John Ripley jeta à la cantonade :
- Cette compagnie ne devrait pas avoir de certificat de transport … il faut le lui retirer … on s’en occupera !… conclut-il d’un air entendu, regardant par le hublot la nuit violente tout juste percée par le feu de position de bout d’aile qui rougeoyait péniblement à travers la pluie.

Une fois arrivée à l’arrière de la cabine, Amélie s’arrêta au niveau d’Albert et de Christian.
- Dès que nous aurons amerri, je viendrai pour larguer la porte. Détachez-vous vite et venez m’aider. Les passagers voudront quitter au plus vite l’avion. Il faut éviter bousculade et panique ….
Elle les fixa tour à tour et reprit :
- Si je suis empêchée, ce sera à vous de vous en occuper. Vous vous souvenez de la procédure ?…
- Oui, répondit spontanément Albert, on pousse sur le bouton, on tourne la poignée et la porte bascule vers le bas. Mais comme on est dans l’eau, nous ne l’ouvrons pas mais nous utilisons le bouton rouge sous cache pour la larguer …


Porte arrière gauche, à gauche en position fermée (relevée) et à droite ouverte.

Christian leva un doigt pour préciser :
- Nous vérifions d’abord que le niveau de l’eau le permet !…
La jeune fille leur adressa un sourire :
- C’est parfait. Je m’occuperai de la porte arrière droite, avec la sortie par les toilettes. A tout à l’heure …


Porte arrière droite. A gauche fermée, à droite déverrouillée et désolidarisée.



F27 A au roulage. Noter les portes avant et arrière gauche.

Dans l’esprit de Pierre, deux craintes se superposaient, l’une était liée à leur situation, aux risques encourus, à l’immense difficulté qu’allait être cet amerrissage nocturne, à la responsabilité engagée du commandant de bord, à sa décision de jouer la vie des passagers, de l’équipage et de l’avion dans une manœuvre hautement périlleuse, et l’autre était un souci qui surgissait au plus mauvais moment pour lui rappeler que sa carrière était en jeu car la perte à présent certaine de l’avion serait exploitée par le chef-pilote de la compagnie pour construire un dossier à charge. Il fit un effort pour chasser cette menace de son esprit et se concentra sur l’approche qui allait débuter.
- Serre ton harnais, Régis, et vérifie qu’il est bien verrouillé. Il nous reste à peine quinze minutes …
Il jeta un oeil sur les cadrans moteurs, réfléchit quelques secondes avant de poursuivre :
- Nous pourrions tenter de redémarrer le moteur droit, mais le résultat serait aléatoire avec le risque de déclencher un incendie moteur….
- Il nous reste peu de carburant … avança le copilote.
Le commandant approuva d’un hochement de tête :
- Face au vent ce n’est pas la dissymétrie de pilotage qui sera pénalisante … cela fait deux heures que je m’y entraine, ricana-t-il d’un air sarcastique, nous resterons donc en monomoteur. Par ailleurs, à basse vitesse, le contrôle au palonnier sera aisé … Non, ce qui est le plus pénalisant, c’est la visibilité vers l’avant. Les phares éclairent la pluie, on y voit rien …
Tout en pilotant il réfléchit une paire de secondes puis poursuivit son raisonnement :
- Nous allons modifier notre procédure d’approche. Nous repasserons sur l’ilot Mélé en configuration train rentré et volets approche. Tu demanderas qu’ils tirent des fusées pour repérer l’entrée de piste et surtout la fin de bande … à partir de là je piloterai aux instruments, c’est toi qui me donnera des caps et le top de descente vers le lagon. Aussitôt j’afficherai un vario en descente de 1000 pieds-minutes et une vitesse de 120 noeuds. A 200 pieds je réduirai à 500 pieds minutes à 110 noeuds, puis 100 noeuds à 100 pieds.
Pierre fit une pause le temps de ré-équilibrer l’avion de quelques coups de volants bien ajustés.
- Es-tu d’accord jusque là ? interrogea-t-il du regard son copilote qui approuva d’un hochement de tête.
Pierre poursuivi son briefing :
- A partir de 100 pieds je réduirai le vario vers 200 pieds-minutes jusqu’à ce que tu voies la surface de l’eau … dès que tu en auras fait l’acquisition, je regarderai dehors pour l’amerrissage.
- Nous n’y verrons rien par l’avant s’il pleut autant … objecta Régis.
- Dans ce cas nous n’aurons pas d’autre choix que de regarder par les glaces latérales en alternant un coup d’oeil au-dehors, un coup d’oeil aux instruments … Il faudra aller au contact … sans décrocher !… ce serait la pire des choses !
- Sauf à toucher à plat ! ironisa le copilote.
- Tu revois la procédure d’arrêt moteur pour être prêt à mon signal ?…
Le copilote posa la main sur une manette et, sans la déplacer, annonça :
- Robinet HP  sur Fermé !
Poursuivant la simulation il posa son index sur une manette rouge :
- Robinet Coupe-feu Fermé !
Enfin il posa la main sur un contact en annonçant :
- Contact Général  … Abaissé !
Pierre le regarda en souriant :
- Parfait ! Appelle Amélie pour savoir si elle est prête.

Lorsque l’avion sortit des nuages, à très basse altitude, ils retrouvèrent les mêmes conditions que lors de leur premier passage. Pluie diluvienne et vent violent étaient fidèles au rendez-vous et la dernière information de vent communiquée par le contrôleur leur ôta le dernier espoir de pouvoir atterrir sur l’aéroport dont la piste était toujours plongée dans le noir.
Le copilote demanda s’ils pourraient encore tirer des fusées, ce que confirma le contrôleur, tout en s’excusant :
- Il ne nous en reste que trois Québec Zoulou, alors je les ai partagées, une en entrée et deux en fin de piste. Désolé.
- Cela suffira. Merci ! conclut Régis

L'îlot Mélé disparut sous leur nez, puis les lumières du village, tandis qu’au signal de Régis le pilote bascula le Fairchild vers la droite, fonçant en aveugle dans les ténèbres vers l'aéroport et la ville qu’ils devinaient sur leur droite à travers les pare-brise noyés de pluie.


Piste Port Vila vue du cockpit F 27. Au bout, à droite l'Erakor Lagon ...

Ils survolèrent les abords de la piste en virevoltant dans les rafales de vent et Pierre mit l’avion en virage suffisamment tôt pour longer au plus près les lumières de Port Vila.
Très vite, le copilote lui annonça qu’il avait repéré le tunnel noir qui marquait l’Erakor Lagoon.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mer 15 Oct 2014 - 0:23

Petite pose ...


Dernière édition par eolien le Mer 15 Oct 2014 - 0:29, édité 1 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mer 15 Oct 2014 - 0:29

13 ème épisode ...


(notez, à gauche la route du Diable, l'ilot Mélé droit devant ...)

- Cap150 !
Les yeux fixés sur les instruments, Pierre obéit et engagea un léger virage à droite.
- Cap 180 ! Top verticale ! Tu peux descendre !
- Régis, volets atterrissage ! La main de Pierre réduisit la manette des gaz.
Le copilote abaissa la manette des volets et Pierre débuta la descente cherchant dans les turbulences à afficher une assiette assurant le taux de descente recherché tout en réduisant la vitesse.
- Cap 200 ! Les volets sont à 40 et nous sommes parés, confirma le copilote.

Ils étaient à présent face au vent, l’Erakor Lagoon n’était qu’un trou noir bordé sur la droite d’un maigre chapelet de lumières éparses perçant difficilement le rideau de pluie, objectif lugubre vers lequel l’avion descendait alors que l’aiguille de l’indicateur de vitesse sautait avec rage sous les coups de butoir du vent.
- Amerrissage dans trente secondes, annonça Régis dans le micro d’une voix tendue, tout en tendant la main pour basculer l’éclairage de la cabine sur la fonction « Secours », puis il se pencha en avant pour essayer de distinguer les lumières des dernières habitations pendant que Pierre poussait sur le volant pour descendre dans le noir et tenter de frôler les toits.
Sur sa droite, encore trop à l’avant, le copilote apercevait les lumières qui longeaient la rive comme un collier de timides lampions. Ils devaient s’en rapprocher, surtout ne pas les perdre !
- Cap 220 !

Pour le commandant de bord il fallait faire vite, se rapprocher au plus tôt de l’eau pour y amerrir car le lagon n’était pas très long, mais pas descendre trop tôt pour ne pas risquer de s’écraser sur les dernières maisons bordant la rive nord. Les ultimes lumières sur l’avant avaient disparu, ils étaient sur le lagon. L’avion poursuivit sa descente.
Pierre jeta un œil à son altimètre qui indiquait deux cent cinquante pieds. Il réduisit les gaz.
Régis voyait le volant s’agiter dans son champ visuel. Il jeta un regard au Badin dont l’aiguille sautait sous les rafales.
« il faudrait de la précision, se lamenta-t-il intérieurement, nous sommes dans l’à peu près … » Il se pencha pour regarder vers le bas mais il n’en tira aucune information, ils étaient encore trop haut.
- Deux cent pieds, informa le pilote, je réduis vers 110 noeuds !
- Je commence à distinguer la surface ! cria Régis, continue comme ça ! Cap 215 !
Pierre résista à la tentation de regarder dehors et se concentra sur ses instruments, son regard sautant à toute vitesse de l’horizon artificiel à la vitesse, à l’altimètre, au variomètre, au cap du directionnel gyro.
- 100 pieds ! cria le commandant. Je réduis vers 100 noeuds. Qu’est-ce que tu vois ?
- Continue aux instruments … prend 200 pieds minutes ! recommanda Régis qui scrutait la surface noire du lagon. il y a des petites vagues … perpendiculaires à nous …
Son commentaire était lugubre et sonnait comme un impact.
- Regarde dehors ! ordonna le copilote.
Le commandant leva la tête mais il ne voyait que l’épaisse couche d’eau qui coulait sur les pare-brise, trombe de pluie que les essuie-glace ne parvenaient pas à évacuer.
Il tourna vivement la tête pour tenter de percer le rideau de pluie à travers la glace latérale. Il devinait à présent la surface du lagon, noire, rayée de fines gerbes d’écume.
« Il y a de la houle, encore trop haut, constata-t-il en poussant sur le manche alors que ses yeux faisaient un va-et-vient rapide et incessant entre l’extérieur et le tableau de bord. Déformée par l’eau qui ruisselait sur les pare-brises, hachée par le va-et-vient déchainé des essuie-glaces, l’eau noire du lagon apparut vaguement dans la lumière des phares. Tout en se battant de la main gauche pour maintenir l’avion en ligne de vol, il réduisit progressivement les gaz, gardant un peu de puissance pour laisser l’avion descendre tout en évitant de trop le cabrer pour ne pas toucher de la queue, alors qu’à chaque seconde il savait qu’il perdait de la vitesse.

- Prépare-toi à couper le moteur ! conseilla-t-il à Régis qui déjà se cramponnait de la main droite tout en posant la main gauche sur le robinet HP.
A travers le mur de pluie, il s’appliqua à laisser l’avion s’affaisser, un peu au hasard.
Il jugea que l’avion était trop cabré, à vitesse trop faible, intuitivement il sentait qu’ils étaient au bord du décrochage sans avoir une idée précise de leur hauteur au-dessus du lagon.
Par une action réflexe, il modifia leur projet d’action et cria :
- Je garde le moteur ! puis il avançât doucement la manette, le régime du moteur monta et se fit entendre. Ainsi, l’avion continua en descente, mais moins cabré, la puissance délivrée par le moteur évitant un décrochage fatal.
Lorsqu’il eut le sentiment qu’il était tout prêt de l’eau, il lâcha la manette de gaz et posa fermement sa main droite sur le bandeau du tableau de bord en criant :
- Coupe le moteur !
Régis avait déjà la main gauche sur la commande qu’il abaissa, saisit prestement le robinet coupe-feu qu’il tira d’un geste sec puis coupa le contact général qu'il ferma à son tour avant de se cramponner des deux mains. Le moteur perdit sa puissance alors que les pales d’hélice se positionnaient en drapeau. Il ne restait que le boucan de la pluie et le vacarme des essuie-glaces pour masquer le chuintement du vent. Les secousses étaient moins violentes au ras de l’eau, mais le vent qui soufflait par rafales persistait à balancer l’avion d’un côté à l’autre.
Pierre distingua à travers le mur de pluie une ride d’eau ourlée d’écume, en une fraction de secondes il pressentit un choc imminent et sévère. Pensant être au ras de l'eau il poussa sur le manche pour mettre l’avion à l’horizontale et éviter de frapper trop violemment l’eau avec la queue.

Le pilote avaient tenté jusqu'à l'ultime seconde de garder l'avion ailes horizontales, mais une turbulence, un remous, un rouleau le fit basculer juste avant l'impact. A si faible vitesse, les gouvernes ne répondaient plus avec efficacité et le dernier coup de volant ne put empêcher une attitude inclinée à l'impact.
La violence du choc surprit les pilotes tant toutes leurs facultés étaient concentrées sur la manœuvre.
Le manche échappa à la main de Pierre et ils auraient percuté le tableau de bord s’ils n’avaient pas été retenus par leurs harnais.

Malgré les efforts du pilote, le Fairchild toucha l’eau légèrement cabré. L’impact fut brutal. La queue de l’avion frappa l’eau violemment au sommet d’une petite vague et se sectionna en partie au niveau de la porte arrière. Le fond du fuselage ainsi déchiré fit office d’une écope et l’eau s’engouffra en furie par la brèche, inondant en un instant d’une puissante giclée tout l’arrière de la cabine.

Le choc fit basculer le Fairchild vers l’avant et le nez plongea dans le lagon alors que son aile gauche se fichait dans l'eau ce qui eût pour effet de faire pivoter l'avion autour de ces points d’appui. Dans un grand choc et un horrible craquement l’aile gauche se brisa à environ deux mètres de son extrémité, dans un jet d'eau furieux. L'aile droite étant toujours en portance aérodynamique souleva l'avion dans un mouvement de bascule, le Fairchild pivota sur deux axes, se dressa à la verticale, penché sur son aile martyrisée, offrant son arrière dont la queue était désaxée, paraissant vouloir luter contre le vent et la pluie, il resta une fraction de seconde immobile, comme hésitant sur un choix à prendre, puis se retourna complètement et s’écrasa dans l’eau dans une immense éclaboussure dont les gerbes furent aussitôt emportées par le vent.

L’avion demeura ainsi, sur le dos, les ailes en partie immergées, montrant son ventre blanc aux ténèbres en furie. La déchirure à l’arrière du fuselage était une brèche sombre qui témoignait de la violence du choc, grimace de souffrance tournée vers le ciel, abdication du vaincu au vainqueur.


Relevé radar de l'arrivée du F27 :




Pour revivre in situ voici une vidéo tournée par des astronautes qui partis de l'espace sont venus par une nuit claire se raccorder à la trajectoire finale de ce pauvre Fairchild ...
Ne pas oublier qu'en 1980 il y avait très peu de maisons sur la colline
...

Emergency landing in a lagoon ...

Une fois sur site cliquer sur le globe Google earth.

Inutile de faire comme cet internaute qui a vainement cherché cet accident sur le net. La NSA et Snowden l'ont effacé des registres ...  pirat


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 20 Oct 2014 - 0:00

14 ème épisode :




Malgré la position de sécurité que l’hôtesse leur avait demandé de prendre quelques secondes avant l’amerrissage, plusieurs passagers furent projetés vers l’avant à l’impact, certains frappant violemment de la tête le dossier du siège placé devant eux, ce qui occasionna quelques commotions et des petites plaies. Puis l’avion s’était retourné et tous les corps pendaient comme autant d’objets alignés dans une réserve.
De nombreux passagers restèrent hébétés par le choc alors que d’autres, qui avaient mieux résisté, commençaient à réaliser qu’ils étaient la tête en bas, retenus par leurs ceintures de sécurité.
L’éclairage de secours donnait de la scène une impression surréaliste.
Plusieurs casiers à bagages s’étaient vidés sous le choc et de nombreux effets et petits bagages avaient voltigé à travers la cabine. Plusieurs passagers avaient été blessés, quasiment assommés par les plus gros projectiles.

Le premier qui par un geste réflexe irréfléchi déboucla sa ceinture, tomba comme une pierre et se blessa sérieusement à la tête. D’autres passagers l’imitèrent et les corps tombaient au fur et à mesure que reprenant conscience, hommes et femmes débouclaient leurs ceintures. Ceux qui avaient la présence d’esprit d’anticiper sur la chute en se protégeant avec les bras s’en sortirent très bien, alors que ceux qui ne prirent pas cette précaution furent pour certains très grièvement blessés à la tête bien sûr, mais aussi aux vertèbres cervicales, aux épaules, aux bras.

John Ripley avait bien résisté et prit très vite conscience de la situation : il pendait, la tête en bas ! Un regard par le hublot ne lui apprit pas grand chose, mais il distingua la surface de l’eau par les millions d’éclaboussures que l’averse créait sur le lagon.
En tournant la tête il observa un instant madame Tautura qui paraissait hébétée et pendait mollement, les bras ballant.
Dans l’instant il prit conscience de la précarité de la situation. l’avion s’était retourné, il était vivant et l’avion allait couler. Il fallait en sortir au plus vite.
« Si je défais ma ceinture je vais tomber et me faire mal » pensa-t-il avec à-propos. Il saisit d’une main ferme la ceinture de madame Tautura donna une secousse pour s’assurer de la prise et déboucla sa propre ceinture. Il pivota dans sa chute pour se retrouver accroupi sur le plafond de l’avion. Bousculant au passage sa voisine, il rampa vers l’allée centrale où il put se redresser.

L’hôtesse Amélie fut fortement traumatisée par l’accident car se trouvant près du point de contact lors du premier choc avec l’eau et juste devant la brèche ouverte dans le fuselage, elle fut violemment inondée par le jet d’eau de mer qui pénétra dans la cabine. Au choc de l’impact s’ajouta le choc thermique amplifié par une impression de suffocation alors que des centaines de litres d’eau sous pression l’inondaient de la tête au pieds.
Lorsque l’avion fut immobilisé sur le dos, l’eau ruissela et elle resta prostrée, suspendue par son harnais, trempée, à moitié inconsciente.

Dans le cockpit, le choc fut ressenti avec plus de violence encore car à proximité immédiate du point d’impact lorsque le nez de l’avion toucha l’eau.
De plus petite taille, et s’étant mieux protégé, Régis fut bien évidemment choqué mais reprit assez vite ses esprits.
Par contre, Pierre qui n’avait put se cramponner que d’une main car il pilotait l’avion de l’autre alla cogner sèchement de la tête l’angle que faisait sa fenêtre latérale avec haut du plafonnier, ce qui lui fit perdre connaissance.

Régis regarda autour de lui et, dans la pénombre, devina du sang qui coulait du cuir chevelu du commandant de bord, s’égouttant à la verticale. Il en fut tout étonné et réalisa alors qu’il pendait la tête en bas dans son harnais.
« On est sur le dos… si je me détache, je vais tomber et me faire mal », pensa-t-il aussitôt.
Il tâtonna et augmenta l’éclairage dans le poste, regarda autour de lui et constata avec effroi que les hublots étaient sous le niveau de la mer et que de l’eau commençait à s’infiltrer par les joints.
Il prit appui aussi bien qu’il le pouvait sur l’auvent du tableau de bord, et se cramponnant d’une main à une bretelle d’épaule, il déboucla son harnais. Libéré, il bascula et se retrouva accroupi sur le panneau de fusible du plafond de l’avion. Aussitôt, il se préoccupa de l’état de son collègue.
- Pierre, tu m’entends ?… lui demanda-t-il, tout près de son oreille.
N’obtenant aucune réponse, il se retourna et voulut ouvrir la porte du cockpit. La poignée résista, il força pour la tourner, la porte resta fermée. Il s’arcbouta en prenant appui des pieds sur le tableau de bord, força avec son épaule sur le battant mais ne put rien gagner.
Régis réalisa avec effroi qu’ils étaient prisonniers dans le cockpit.

A l’arrière de la cabine, Christian et Albert avaient relativement bien résisté au choc de l’amerrissage. Proches de l’endroit où le plancher de l’avion s’était tordu puis déchiré, ils avaient été copieusement arrosé d’eau de mer. Albert jeta un œil à travers le hublot et comprit que l’avion était immobilisé sur le dos.
- Christian, on est sur le dos, et l’avion va couler. Il faut vite se détacher et aller aider l‘hôtesse… mais fais attention en te détachant de ne pas tomber !...
Pris d’une inspiration il ajouta :
- Je te tiens fit-il en empoignant son ami par son gilet de toile, vas-y, détache-toi !...
Christian s’agrippa d’une main au dossier du siège devant lui, déboucla sa ceinture et bascula sur le plafond de l’avion.. Puis il aida son ami à en faire autant.
Déjà des silhouettes bougeaient dans la cabine. Un homme s’approcha, hébété, le visage ensanglanté.
- Attendez, lui intima Albert, on va aider l’hôtesse pour ouvrir la porte …
Les deux compagnons n’eurent qu’une enjambée à faire pour aller vers l’hôtesse. Tout l’arrière de la cabine était immergé dans quelques centimètres d’eau et ils eurent vite compris que de l’eau s’engouffrait par une brèche, l’ensemble de la queue ayant subit des dégâts important dans la catastrophe.
- Il doit y avoir un trou … fais attention où tu mets les pieds !

De la cabine montait une rumeur faite de cris sourds, d’appels, de gémissements aussi, et de cris d’effroi.
Les deux jeunes gens s’approchèrent en pataugeant prudemment de la jeune hôtesse qui pendait dans son harnais, toujours inconsciente.
- Qu’est-ce qu’on fait fit Albert ?... On ouvre la porte ou on la détache d’abord ?...
Christian lui indiqua du pouce quelques rares passagers qui commençaient à cheminer vers l’arrière de l’avion.
- Il vaut mieux s’occuper d’elle d’abord, nous allons être très vite sous la pression des passagers …
Ils se placèrent sous la jeune fille et tandis que l’un la prenait dans ses bras, l’autre tourna la boucle du harnais. Une fois Amélie libérée, ils l’étendirent sur le plafond de l’avion, dans un endroit encore sec un peu en arrière de la porte, libérant ainsi le passage.
- Va ouvrir la porte, conseilla Christian à son ami, je m’occupe d’elle.

Tourné vers l’arrière, John Ripley observa la cabine. Sur les huit passagers occupant les deux rangées de la partie arrière de la cabine, un seul s’était détaché et avançait vers l’arrière avec difficulté. Sentant sa présence il se retourna et John Ripley put voir son visage ensanglanté, son air hagard.
Pris d’une irrépressible envie de quitter cet avion au plus vite, sans aucune hésitation John Ripley rattrapa l’homme, le poussa sans ménagement en se précipitant vers la porte. Il ne jeta qu’un coup d’oeil aux deux jeunes gens qui portaient secours à l’hôtesse, saisit la poignée d’ouverture qu’il tourna. Sous sa poussée la porte s’entrouvrit de quelque centimètres lorsque John Ripley réalisa que cette porte s’ouvrait et basculait toute seule vers le bas … en situation normale. Or l’avion étant sur le dos, il allait lui falloir la soulever suffisamment vers le haut pour pouvoir sauter à l’eau.





Porte passagers arrière gauche, vue sur le dos. Il faut la soulever pour l'ouvrir.

Son épaule appuyée contre une partie plate il poussa mais ne réussit qu’à gagner quelques centimètres, le vent violent hurla dans l’interstice, des filets d’eau éclaboussèrent son visage, la porte étant trop lourde pour un homme seul. Il fit demi-tour sur lui-même, en quête de secours. L’homme qu’il avait doublait approchait. Il l’apostropha et lui intima l’ordre de pousser avec lui. A eux deux la porte s’écarta et dès que l’ouverture lui parut suffisante, John Ripley abandonna son effort et sauta dans l’eau noire.
Surpris, son partenaire ne put conserver à lui seul la même pression sur la porte qui poussée par le vent se rabattit instantanément sur John Ripley. Il fut bousculé sèchement et la poignée lui caressa les côtes, glissant sous les bretelles de son gilet de sauvetage pour s’y accrocher. Il tomba dans l’eau tandis que la porte se rabattait sur lui, le bloquant entre le bas de la porte et l’avion, suspendu par les bretelles du gilet de sauvetage.
Son affolement masqua la violente douleur que lui avaient infligée sa chute, il se débâtit sans aucun effet pour dégager son gilet de la poignée, suffoquant, buvant la tasse, complètement affolé. Il aurait fallut soit le soulever, soit le faire remonter à bord. les deux options étaient irréalisable au vu des circonstances.
Il était à présent impossible d’ouvrir cette issue car le poids de John Ripley s’ajoutait à celui de cette porte d’embarquement.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Sam 6 Déc 2014 - 10:55

15 ème épisode :

Albert prit très vite conscience de la situation en voyant un passager se débattre dans l’eau, coincé entra la porte et le seuil de porte.
Il lui aurait fallut un couteau pour trancher la bretelles du gilet qui retenait prisonnier le plongeur improvisé.
Le jeune homme sollicita l’aide du passager au visage ensanglanté et poussant autant qu’ils le pouvaient, ils ne réussirent qu’à entrouvrir la porte de quelques centimètres, largement insuffisant pour dégager le prisonnier.
- Le chambranle est tordu, lui fit remarquer l’homme d’un geste de la main.
En un instant Albert prit conscience de cet avatar supplémentaire. Le fuselage s’était probablement vrillé et il était évident que même après avoir dégagé John Ripley, il serait impossible d’ouvrir la porte.
- Laissons-le, on ne peut rien pour lui pour le moment. Il ne fallait pas l’ouvrir mais la larguer, reprocha-t-il au passager, maintenant c’est trop tard … suivez-moi, vous passerez par l’autre porte.

A l’avant de la cabine la situation était catastrophique.
Dès qu’il eût repris ses esprits, Roland se détacha et réussit à se remettre sur pied sans se blesser.
Après avoir jeté un œil au capharnaüm qui régnait dans la cabine, et comprenant la gravité de la situation, il ouvrit la porte de la soute à bagages. Rien ne pourrait décrire sa stupéfaction lorsqu’il découvrit le monceau de bagages et de colis amoncelés devant lui.
En une fraction de secondes, il comprit que la porte avant était inaccessible, sauf à dégager tout le fatras qui en interdisaient l’accès.
Il se retourna vers la cabine. Les passagers dégringolaient les uns après les autres, certains se blessant plus ou moins gravement, d’autres s’y prenant mieux et s’en sortant sans dommages. Mais le résultat était que le couloir vers l’arrière était à présent bouché par tout ces rescapés.

Roland sentit une vague de panique le submerger « L’avion est sur le dos, il va couler, je suis coincé : je vais me noyer !... »
Il retourna dans la soute à bagages dont il escalada quelques pièces pour aller vers la porte.
Les poignées, celle de la soute comme celle du cockpit était masquées par des sacs, des valises, des colis et même quelques lourdes caisses de bois. Lorsque l’avion s’était dressé, debout sur son nez, tous les bagages étaient venus naturellement s’entasser devant la porte du cockpit.
"Quel idiot je suis, marmonna Roland en se remémorant ce que lui avait dit l’hôtesse, la porte s’ouvre vers l’extérieur. Si nous dégageons suffisamment de bagages nous aurons accès à la poignée …"

Il regarda autour de lui et son regard tomba sur la porte du poste de pilotage dont il ne voyait que la partie supérieure qui était en fait le bas de porte, et devant laquelle de nombreux bagages et des colis étaient amoncelés en désordre. Il comprit que si la porte s’ouvrait vers la soute, les pilotes ne pouvaient pas l’ouvrir. Escaladant la pile de bagages, il s’en approcha et frappa le battant de vigoureux coups de poings.

Régis était à cet instant occupé à ranimer le commandant de bord. Il venait de le détacher, avait amorti sa chute et l’avait installé au mieux dans l’espace exigu du cockpit. Pierre avait poussé quelques râles mais ne répondait toujours pas aux appels du copilote.
Dès qu’il entendit les coups frappés sur la porte, Régis répondit :
- Nous sommes là ! Mais la porte est bloquée !...
Roland hésita une seconde pour trouver une réponse appropriée.
- Il y a de nombreux bagages et une grosse caisse devant la porte. Je vais d’abord essayer d’ouvrir la porte de l’avion pour faire évacuer les passagers puis je reviendrai essayer de dégager ici !...
- D’accord … Je comprends … répondit sobrement Régis qui observa le cœur serré l’eau qui dégoulinait des fenêtres latérales. Il constata alors qu’il y avait à présent deux ou trois centimètres d’eau dans le cockpit. Il déplaça Pierre pour l’asseoir contre la porte. Il chercha du regard de quoi lui essuyer le visage qui était strié de filets de sang. Tendant le bras, il récupéra sa lampe torche et balaya le cockpit. Lors du repas, Amélie leur avait laissé un paquet de serviettes de papier qu’il utilisa pour nettoyer le visage de Pierre.
Celui-ci redressa de lui même sa tête, les yeux encore hagards.
- Tu me comprends ?... lui demanda Régis.
Pierre regarda autour de lui, marmonna deux ou trois mots et resta prostré.
Saisissant une bouteille d’eau minérale, Régis fit couler lentement un filet d’eau sur sa tête, essuyant son visage au fur et à mesure. La chemise du commandant était rouge de sang. Ces soins firent leur effet et Pierre parut retrouver une partie de ses esprits, son regard se fit plus précis.
Régis lui expliqua la situation, qui n’était pas brillante. Pierre le regarda, mais ne fit aucun commentaire.
- Je crois que tu n’as pas tout compris. Tu es encore dans le cirage !... Récupère, tu iras mieux dans quelques instants… dit sentencieusement Régis, soulagé de voir son collègue revenir à la conscience.

Dans la soute à bagages, Roland était fort occupé. Il était tout d’abord retourné en cabine et avait demandé à un passager, un polynésien bien charpenté, de venir l’aider. Une fois dans la soute, il lui avait expliqué la situation, le sollicitant pour l’aider à dégager les bagages devant la porte et de les balancer vers l’arrière pour ne pas aggraver la situation devant la porte du cockpit où étaient enfermés les pilotes.
- Je m’appelle Roland, et vous, comment vous appelez-vous ? demanda-t-il au polynésien.
- Tamatoa ! répondit le balèze en envoyant valdinguer une grosse valise.
Investi d’une autorité imprévue, Roland expliqua que dès qu’ils auraient accès à la poignée, il ouvrirait la porte.
- Normalement elle bascule toute seule vers le haut … mais comme on est sur le dos, il faudra la faire coulisser vers le bas …
Il indiqua de la main le treillis de grosse toile des filets à bagages qui avaient cédé sous le choc :
- Nous allons dégager ces filets en premier … aidez-moi.

A eux deux ils roulèrent les filets qui furent jeté dans un coin.


Porte soute à bagages. Tourner la poignée pour ouvrir, la porte s'ouvre vers le haut.


Avion sur le dos. Une fois ouverte il faut abaisser la porte.

Les valises et les sacs passaient de main en main. Roland interpella la première personne qui se présenta :
- C’est bouché ici, on essaye de dégager ! Essayez une autre issue !…

Roland et son compagnon de galère travaillèrent énergiquement à enlever valises et colis qu’ils jetaient en vrac vers l’arrière.
L’accès à la poignée fut ainsi rapidement dégagé et Roland bascula le levier : la porte s’entrouvrit.
- Aidez-moi à la pousser, demanda Roland.
Avec son aide, la porte bascula et de l’eau entra dans la soute, mais ils eurent de grande difficultés à la faire descendre. Il était évident qu’elle coinçait quelque part.
- L’avion a du se vriller, les rails doivent être tordus, s’inquiéta Roland en jetant un oeil sur le mécanisme. Il faut absolument la faire suffisamment descendre pour permettre le passage.
- Là ! fit Tamatoa en tendant le bras, il y a une hache !
Joignant le geste à la parole il sortit une hache d’un étui et la glissa dans l’interstice, s’en servant comme d’un levier.

Jacques Bouchard fut un des tout premiers passagers à se retrouver sans trop de mal à quatre pattes sur le plafond de l’avion. Il avait tapé du front le dossier du siège devant lui, une légère bosse et une petite coupure d’où coulait un mince filet de sang en était le simple témoignage. Une fois debout, il s’essuya le front, regarda le sang sur le dos de sa main qu’il frotta machinalement sur son pantalon puis il aida son corpulent voisin à se rétablir de son inconfortable position. Celui-ci avait frappé violemment contre le bord du hublot et son arcade sourcilière ouverte saignait abondamment.
- Je vais voir à l’avant, remettez-vous, conseilla Jacques Bouchard en lui tendant une serviette de papier.
Dès qu’il eût franchi la porte d’accès à la soute à bagages, il constata le désordre des colis, des caisses et des bagages entremêlés qui jonchaient le sol.
Voyant les deux hommes affairés à dégager la porte d’accès il leur proposa son aide.
 Pas un instant il ne songea à rebrousser chemin pour fuir vers l’issue la plus proche.
- D’accord, aidez-nous, accepta Roland. Il faut pousser cette porte vers le bas. Elle est coincée mais à trois on arrivera peut-être à dégager suffisamment d’espace pour passer …
- Je reviens dans une seconde, assura Jacques Bouchard qui se précipita vers l'arrière.
Tamatoa le suivit des yeux un instant et marmonna :
- En voilà un qui va chercher ailleurs comment sortir de ce piège à rat ..."
Une fois en cabine, Jacques Bouchard chercha des yeux son compagnon de siège qu’il ne put approcher, des passagers debout dans l’allée bloquant le passage. Il mit ses mains en porte-voix et cria d’une voix ferme :
- La porte avant est bouchée par les bagages., on va essayer de la dégager. Essayez de sortir par la porte arrière ou par un des hublots !

Il y avait à présent quelques centimètres d’eau sur laquelle flottaient des papiers et divers objets dans lesquels Jacques Bouchard pataugea en retournant vers l’avant de l’avion.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 15 Déc 2014 - 1:14

16 ème épisode :

Les trois hommes saisirent de leurs mains la porte et par à-coups la firent glisser vers le bas, centimètre par centimètres. Le vent entra en hurlant dans l’espace libéré, charriant des paquets d’eau avec fureur. Malheureusement, le haut de porte étant sous le niveau de la mer l’eau s’infiltra de partout et ruissela dans la cabine.
Les yeux mi-clos pour résister aux gerbes d’eau qui les assaillaient, Roland, Tamatoa et Jacques continuèrent à unir leurs efforts pour faire descendre la porte. Autant la porte descendait, autant le vent amplifiait son effort pour s’engouffrer dans la soute à bagages, autant l’eau dégoulinait de toute part.
Voulant modifier son point d’appui et prendre une prise plus efficace, Tamatoa se pencha en partie au-dehors, les yeux plissés pour résister aux gerbes d’eau salée qui lui brûlaient les yeux. Il força sur l’outil. Le manche mouillé lui échappa des mains et la hache tomba dans l’eau noire.
Jacques Bouchard qui avait suivi la manoeuvre croisa le regard désolé de Tamatoa et le rassura :
- Ce n’est pas votre faute … On va finir le travail à la main, et joignant le geste à la parole il se suspendit de tout son poids à la porte, vite imité par ses compagnons.
Lorsque un espace lui parut suffisant pour pouvoir se glisser au dehors, Roland indiqua du pouce l’étroit espace :
- C’est assez, vous pouvez évacuer l’avion, je vais prévenir les passagers qu’ils peuvent passer par ici et ensuite je m’occuperai de la porte du poste de pilotage !

Complètement investi dans son rôle de sauveteur improvisé, il les remercia pour leur aide et partit vers la cabine. Les bagages qu’ils avaient déplacés formaient un gros tas qu’il escalada.  Arrivé au sommet du monticule il se retourna :
- Vite ! Sautez à l’eau, je vais prévenir les passagers qu’ils peuvent passer par ici !... puis il se précipita vers la cabine.
Les deux bagagistes de fortunes le regardèrent escalader en trébuchant les bagages jusqu’à la porte d’accès à la cabine des passagers qu'il harangua.
- Venez par ici ! hurla Roland, les mains en porte voix pour couvrir le tumulte qui régnait en cabine. Venez par ici, il y a une porte ouverte !...

Dès qu’il fut de retour en soute il fut surpris d’y retrouver Tamatoa et Jacques Bouchard qui déplaçaient une lourde caisse.
- Pourquoi n’avaient-vous pas sauté à l’eau, s’inquiéta-t-il, craignant un avatar supplémentaire.
Tamatoa indiqua du menton la porte d’accès au cockpit.
- On va la dégager pendant que vous ferez évacuer les passagers … à trois ça ira plus vite !
- D’accord, dégagez l’accès au poste de pilotage et je vais aider les passagers à évacuer par ici …

Amélie se redressa et regarda autour d’elle.
- C’est une vraie pagaille, lui expliqua Christian. L’avion s’est renversé, il est sur le dos … et il a commencé à couler. L’eau rentre de partout. Comment vous sentez-vous ?
L’attention de la jeune fille fut attirée par les cris du passager qui se débattait dans l’embrasure de la porte. Elle ne le voyait pas distinctement car il était masqué par Albert. Celui-ci se battait avec la porte qu’il essayait de repousser, efforts contrariés par John Ripley accroché au bâtant et dont le poids et les gesticulations s’opposaient aux efforts du sauveteur improvisé.
- Il ne fallait pas ouvrir … il fallait larguer la porte … s’exclama l’hôtesse.
Ce n’était pas un reproche, juste une constatation.
- Il faut aller l’aider, ordonna Amélie tout en se levant, aidé par Christian.
Ils s’approchèrent de la porte et découvrirent la situation.
- Cet idiot s’est emmêlé dans la poignée, grommela Albert, et je n’arrive pas à repousser la porte, le vent est contre nous ! Aidez-moi !
Christian unit ses efforts à ceux de son ami et la porte se rouvrit lentement. Cependant, John Ripley, suffoquant, toujours accroché paniquait de plus en plus.
- Calmez vous, cria Amélie. Cessez de faire n’importe quoi et attrapez la poignée des deux mains. On va essayer de vous libérer.
En fait elle ne voyait aucune solution : il aurait fallut pouvoir soulever cet homme pour dégager la sangle du gilet, ce qui était, vu la situation, totalement impossible.
Elle se retourna, en proie à l’indécision et constata que les passagers se pressaient derrière elle, attendant impatiemment de pouvoir quitter l’avion. Ils voyaient bien que l’eau ne cessait de monter. Amélie nota la peur sur leurs visages, l’eau leur arrivait déjà à mi-jambes.
- Nous n’avons pas le temps de s’occuper de lui, décida la jeune hôtesse en se retournant vers ses deux assistants. Il faut vite faire évacuer l’avion tant qu’il flotte. Maintenez la porte écartée autant que vous le pouvez pour le soulager, je vais faire évacuer les passagers par la porte des toilettes !
Prise d’une impulsion soudaine, elle leur demanda :
- Avez-vous des nouvelles des pilotes ?...
Christian qui était le plus proche, secoua négativement le tête.
- Non, aucune. Nous n’avons aucune idée de ce qui se passe à l’avant de la cabine. Nous n’avons entendu aucun message ni aucun signal …

Amélie hésita. Devait-elle appeler le cockpit ou bien ouvrir la porte pour permettre l’évacuation par les toilettes.
Elle fut prise d’un impérieux besoin de savoir quelle était la situation au cockpit, décrocha un combiné, tapa un code : aucune tonalité. Elle fit deux autres rapides tentatives, qui furent en pure perte, il n’y avait aucune tonalité, elle n’insista pas et raccrocha. 
Un coup d’oeil sur les visages ensanglantés, les attitudes douloureuses de ceux qui s’étaient blessés, elle fit volte-face et entra dans les toilettes. Elle constata que l’eau était déjà au niveau du seuil, puis, sa décision prise car c’était leur seule issue, ouvrit la porte qu’elle attira vers elle. Aussitôt un vent furieux et des gerbes d’eau giclèrent dans l’espace étroit. Elle rassembla ses forces, positionna la porte en biais puis la jeta au-dehors.
- Venez, sortez par ici ! ordonna la jeune hôtesse au passager le plus proche.
Elle n’eût pas besoin de beaucoup de conseils car l’homme se précipita littéralement à l’extérieur.
Dès que trois ou quatre passagers eurent sauté à l’eau, elle dut ralentir le rythme des sauts car l’étroit espace au-dehors était d’un noir opaque parsemé des gilets jaunes agglutinés qui brillaient sous le faible éclairage venant de la cabine et elle craignait qu’ils ne se blessent en sautant les uns sur les autres.
- Ecartez-vous ! hurla-t-elle. nagez vers le large, dégagez !…
Avec autorité elle demanda aux deux jeunes gens de diriger les passagers et de réguler leur avancée.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 22 Déc 2014 - 22:53

17 ème épisode :

A l’avant de l’avion, les passagers provenant de la cabine devaient escalader l’amoncellement de bagages pour atteindre la porte.
Roland prit par le bras la première personne qui se présenta et lui demanda de se glisser dans l’ouverture puis de se laisser tomber dans l’eau. L’homme hésita, car il fallait se pencher puis s’allonger pour enjamber la porte qui n’était que partiellement ouverte tout en affrontant la tempête qui mitraillait de sa furie l’espace entrouvert, l’arrosant de grosse gouttes de pluie mélangées à des gerbes d’eau de mer. Une fois l’obstacle franchit dans une position inélégante, ce serait la chute à l’extérieur, dans le lagon que la nuit et la tempête ne permettait pas de voir.
Les consignes que lui avait donné l’hôtesse lui revinrent en mémoire.
« S’il le faut, utilisez la force, poussez sans ménagement ceux qui hésitent ».
Sans plus hésiter il saisit de sa main libre la chemise du passager et le contraignit à se pencher sur la porte, le poussant sans ménagement.
Par un réflexe idiot, le passager voulut se raccrocher au chambranle. d’un geste vif Rolland lui saisit le poignet et le fit basculer à l’extérieur.
Aussitôt fait il se retourna pour attraper le passager suivant à qui il fit subir le même traitement.
Ainsi, il agrippait les passagers pour les jeter à l’eau et son geste devenait de plus en plus naturel et efficace au fur et à mesure que femmes et hommes se présentaient devant lui. Il nota au passage des visages ensanglantés, des passagers titubant, raidis par la douleur, certains s’entraidant, les plus valides aidant les plus amochés. Les bagages amoncelés étaient un filtre qui ralentissait l’évacuation. « Fort heureusement, nota Roland, ils sont blessés à la tête ou au cou, ce qui ne les empêche pas d’évacuer… »
Malgré tout, le rythme était lent, car il fallait aider la personne à se hisser sur la porte à peine entr’ouverte, à s’allonger, puis la pousser sans ménagement pour la faire basculer à l’extérieur. le bruit du vent était tel qu’il n’entendait pas le bruit de la chute. Il faut dire que l’avion étant à présent bien enfoncé le plongeon n’était qu’un affaissement de quelques dizaines de centimètres.
Roland prit un instant pour regarder au-dehors. Dans la pénombre, il voyait les gilets jaunes disparaître rapidement dans la nuit et la pluie, poussés par le vent, s’éparpillant au hasard de la tempête.
En se penchant pour prendre un meilleur appui, il constata que l’eau lui arrivait à présent aux genoux : l’avion coulait.


Après s’être dégagée madame Tautura remarqua que plusieurs passagers étaient groupés vers l’avant de la cabine et les autres carrément entassés à l’arrière. Elle allait faire comme eux et s’apprêtait à se joindre à la file lorsque son regard fut attiré par un mouvement.
Sur un siège proche, un jeune garçon se tordait le coup pour observer la scène. Il essuya d’un revers de main un filet de sang qui zébra sa joue. Une affichette pendait sur sa poitrine, en partie masquée par le gilet de sauvetage, badge que madame Tautura reconnut et en déduisit que cet enfant voyageait seul. Elle lui tendit la main :
- Viens avec moi, souria-t-elle, nous allons quitter l’avion !
Le garçonnet se glissa auprès d’elle et madame Tautura lui prit la main.
- Comment t’appelles-tu ?
- Augustin.
Madame Tautura se pencha et murmura à son oreille :
- C’est un joli prénom.
En se redressant elle ajouta :
- Tu voyages tout seul, comme un grand ?
- L’hôtesse avait dit à un monsieur de s’occuper de moi, mais il était blessé et il m’a oublié …
- Tu sais qu’il ne faut pas gonfler nos gilets tant que nous sommes dans l’avion. Tu sais nager ?
- Oui, très bien, affirma son protégé en hochant la tête avec assurance.
Serrant fermement la main d’Augustin, madame Tautura reprit sa place en dernière position du groupe qui s’agglutinait à l’arrière de la cabine du Fairchild.
Le jeune garçon tira sur sa main pour attirer son attention et désigna ses jambes à-moitié immergées :
- Il y a beaucoup d’eau dans l’avion … laissant sa phrase en suspens.
- Ce n’est pas grave, répondit madame Tautura d’un ton rassurant, certitude qu’elle était loin d’éprouver. Nous allons bientôt sortir.
- Alors pourquoi on avance pas ?…
Jetant un regard circulaire, Madame Tautura vit qu’un passager venait de sortir par un hublot tandis qu’un autre se penchait pour enjamber à son tour l’étroit passage. Deux autres personnes attendaient leur tour.
- Viens, intima-t-elle à Augustin, nous allons passer par le hublot, il y a moins de monde.


A l’arrière de l’avion, dans les toilettes étroites, l’hôtesse se recula et prenant un nouveau passager le poussa vers l’ouverture. L’homme enjamba le bas de la porte et sans prendre garde aux hurlements du vent bascula et se laissa tomber dans l’eau noire.
L’hôtesse ordonna aux passagers suivants de sauter à l’eau, leur rappelant au passage de n’ouvrir leur gilet qu’une fois à l’extérieur de l’avion. Puis elle s‘adressa à Christian:
- Continuez à les faire évacuer, je suis inquiète de ne pas voir le copilote. Il aurait dû venir nous aider à l’arrière … je vais essayer d’appeler le cockpit !

Dans le poste de pilotage, le copilote parlait avec le commandant de bord, accroupi, de l’eau jusqu’à la taille.
- L’avion s’enfonce … il coule lentement … constata-t-il avec un regard inquiet tout autour de lui.
Pierre prit un masque à oxygène qu'il observa en le tournant dans sa main.
- Qu’est-ce qu’on pourrait faire avec nos masques à oxygène … il n’y a aucune étanchéité, ils ne sont pas fait pour cet usage, l’eau va entrer de partout.
Il avait repris conscience et se sentait vaseux, comme détaché des évènements qui se déroulaient autour de lui. Sa plaie au cuir chevelu ne saignait plus.
Régis réfléchit une seconde avant de donner son opinion :
- Si nous coulons il faudra attendre que l’au ait complètement envahi le cockpit, prendre notre respiration et tenter d’ouvrir ma fenêtre latérale. Une fois ouverte, si on n’est pas noyé il faudra sortir l’un après l’autre…
Pierre hocha la tête.
- Tu sortiras en premier, tu es mieux placé. Mais nous essaierons de respirer un peu d'oxygène avec nos masques, on ne sait jamais ...

Un bruit métallique, répété, sec mais assourdi attira l’attention du copilote. Il s’appliqua à en repérer la provenance et son regard se posa sur sa fenêtre latérale. Il eut un sursaut et cru voir une vision de cauchemar, un monstre marin était de l’autre côté de la vitre. Ses yeux s’écarquillèrent à la vision certes floue mais horrible de la créature qui s’approcha jusqu’à se coller contre la fenêtre.

à suivre ... (peut-être un court épisode pour Noël ?...)


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Jeu 25 Déc 2014 - 10:38

18 ème épisode :

Un large cercle noir avec au centre deux yeux clairs l’observaient attentivement, des yeux d'un bleu clair, mobiles, peut-être souriant, des yeux d'apparence humaine. Puis un brusque éclat de lumière le fit sursauter alors que son faisceau balayait l’intérieur du poste de pilotage.
- C’est Jim ! Jim l’australien ! hurla Régis en se tournant vers Pierre. C’est Jim le Poken !…
En proie à une grande excitation il se contorsionna pour s’approcher de la vitre, son visage n’étant plus séparé que de quelques centimètres du masque de l’homme-grenouille dont le regard allait d’un endroit à l’autre, observant comme il le pouvait la situation dans le cockpit.
Le copilote fut ébloui par le faisceau de sa lampe et il se poussa pour permettre au plongeur d’éclairer le petit espace du poste de pilotage. La torche se fixa sur Pierre qui grimaça tant le faisceau lui perça les pupilles.
Pris d’une inspiration subite, Régis saisit une feuille de papier, un stylo et griffonna en grosses lettre :
« The door is jammed by bagages »
Puis il écrivit un deuxième message.
«  Pierre KO. Now OK »
Il colla les messages tour à tour contre la vitre, les laissa quelques courtes secondes puis regarda dehors. Jim le Poken approcha sa main pour faire le signe qui signifie que le message avait été bien compris, il indiqua sa montre, expliqua par geste qu’il reviendrait, les salua d’un geste amical, bascula gracieusement pour s’éloigner au coeur d’un nuage de bulles d’air en disparaissant dans les ténèbres.

- Il a une bouteille … fut le seul commentaire du copilote qui s’accroupit sur ses talons, l’eau étant à présent à mi-jambes.
- En tous cas même s’il ne peut rien faire c’est réconfortant de le savoir là … Jim le Poken … soupira Pierre, le regard pensif, mais avec un très léger sourire au coin des lèvres.

La situation à l’avant de l’avion se compliquait car les bagages que les deux manutentionnaires de fortune dégageaient de l’entrée du poste de pilotage devenaient un handicap supplémentaire pour les passagers arrivant de la cabine.
Tamatoa, le solide polynésien interpella Jacques Bouchard :
- Il faut jeter les bagages à l’extérieur, sinon, on va finir par boucher le passage, ajouta-t-il en indiquant du pouce le tas de sacs et de valises qui était monté d’un bon mètre.
Voyant une dame escalader à grand peine cet obstacle, Jacques Bouchard approuva d’un vigoureux hochement de tête et jeta la valise qu’il tenait à la main à travers l’ouverture de la porte. Le bagage toucha l’eau dans une gerbe d’eau vite emportée par le vent, et s’éloigna en se dandinant sur l’eau noire.
En quelques secondes l’avion fut balisé par tout un chapelet de bagages multicolores et de gilets de passagers dont certains s’agrippaient par instinct aux plus proches ballots passant à leur portée.

Sa tentative de contact avec les pilotes ayant été un échec, s’étant assuré que Christian et Albert maîtrisaient bien la situation, Amélie décida de se diriger vers l’avant de l’avion pour savoir ce qu’il s’y passait.
La cabine était vide, seuls trois passagers et un enfant s’affairaient à évacuer par un des hublots. Elle chemina sur le plafonnier, de l'eau jusqu'à mi-cuisse et au passage s’adressa à Madame Tautura :
- Vous avez bien fait de choisir ce hublot pour évacuer, il y a plus de monde à l’arrière … Je vous remercie de vous occuper de ce jeune homme. Amélie lui adressa un sourire.  On va s’en sortir,  Je vais voir à l’avant ce qu’il s’y passe !…
Sans lui laisser le temps de répondre elle fila vers l’avant de la cabine. Une dizaine de passagers y étaient agglutinés, attirés par les appels de Roland.
- Laissez-moi passer !
Elle dut bousculer les passagers pour se frayer un passage jusqu’à la soute. Dans la pénombre le tableau paraissait désastreux. Des bagages et des caisses entassés dans un désordre inouï, à moitié inondés, montagne que des passagers escaladaient à quatre pattes.
Elle fit comme eux, exigeant de ceux qui étaient déjà engagés qu’ils la laissent passer et elle put prendre contact avec Roland. Amélie avait noté les deux passagers qui dégageaient des bagages devant la porte d’accès au cockpit et reconnut Jacques Bouchard qui travaillait avec entrain.
Dès qu’il l’aperçut Roland s’écarta ce dont profita Jacques Bouchard pour jeter au-dehors une paire de sacs :
- La porte avant est coincée, on ne peut pas l’ouvrir plus que cela, objecta-t-il en pointant l’étroit espace d’où fusaient des giclées d’eau. … mais ça suffit pour évacuer, quant à la porte du cockpit, on va la dégager. J’ai parlé avec un des pilotes, ils attendent.
- Bien, très bien, répondit Amélie, soulagée de constater que son choix avait été le bon et que Roland assumait parfaitement son rôle.
- L’eau rentre de partout, intervint Jacques Bouchard, on fait au plus vite … l’avion coule !

Amélie s’approcha de la porte du cockpit, tambourina de son poing :
- Pierre, Régis, vous m’entendez ?…
L’appel surpris les pilotes qui étaient occupés à préparer leurs masques à oxygène, vérifiant sangles et ouverture des robinets.
- Oui, Amélie, on est là !… On est coincé.
- Il faudrait que vous teniez avec vos masques à oxygène le temps que vous puissiez ouvrir vos fenêtres …
- C’est ce qu’on a prévu, répondit le copilote, mais on est pas certain que l’eau ne va pas envahir les masques … ils ne sont pas fait pour ça …
Amélie fit la grimace.
- Il faut que je retourne à l’arrière, il ne restait plus grand monde à évacuer et ici aussi, c’est bien avancé…. Comment va Pierre ?
- Ne t’inquiètes pas Amélie, ça va bien, répondit le commandant, j’ai pris un coup sur la tête, j’étais groggy mais l’eau fraîche m’a bien réveillé. On va s’en sortir !… Retourne à l’arrière… merci, mille mercis !


Le regard d’Amélie croisa celui de Jacques Bouchard qui soulevait une lourde valise qu’il porta en titubant et pataugeant jusqu’à la porte où il attendit un instant qu’un passager ait basculé pour y balancer à sa suite le bagage.
- Merci ! merci ! Vous êtes … elle ne trouva pas de mot, les gratifia d’un sourire, et conclut : Je retourne à l’arrière … vous êtes … formidables !
- Ca va aller, fit sobrement Tamatoa, ça va aller …

Alors, la jeune fille était revenue vers l’arrière. L’eau arrivant à leurs genoux les rescapés se pressaient en désordre et elle eut du mal à se frayer un chemin pour aller voir qu’elle était la situation du passager prisonnier de la porte arrière.
John Ripley avait cessé de gigoter et tenait fermement la poignée des deux mains.
Albert était appuyé sur la porte pour soulager la pression sur l’infortuné baigneur, et s’adressa à Amélie :
- L’avion s’est beaucoup enfoncé, on va pouvoir tenter de le libérer … Essayez de dégager la …
Il s’interrompit brusquement en voyant apparaitre une lueur dans l’eau noire, qui se transforma en un faisceau éblouissant. Le masque de Jim émergea derrière John Ripley. Il cracha son embout :
- Quelle est la situation ici ?…
- Ce passager s’est accroché à la poignée par son gilet et il est coincé. Nous n’avons rien pour couper la sangle … Je reste là pour le soulager du poids de la porte …
Jim barbota un instant et brandit un couteau qu’il tendit à Amélie :

- Vous êtes mieux placée !
L’hôtesse saisit le couteau, s’accroupit, empoigna la bretelle jaune et entreprit de la trancher. Le couteau étant bien aiguisé, l’affaire ne prit que quelques secondes et John Ripley fut enfin libéré mais resta coincé entra la porte et le pas de porte.
- Essayez de pousser tous les deux, intima Jim, je vais tirer … et vous, dès que vous serez libéré éloignez-vous !
Il plaqua ses deux pieds palmés sur la carlingue s’arcbouta et hurla :
- Poussez !
John Ripley sentit la pression diminuer et réussit à se faufiler puis à s’écarter de l’avion dont il s’éloigna sans plus attendre, son gilet de traviole.
 Le trio de sauveteurs ayant relâché la pression, la porte se referma, ne laissant qu’un mince interstice où Jim pointa son nez. De l’intérieur le faible éclairage laissait entrevoir qu’il avait repoussé son masque sur le haut de son front.
- Quelle est la situation ?…
L’avion est en train de couler, je pense que la moitié des passagers a pu quitter l’avion mais la porte avant est à moitié coincée ce qui ralentit le rythme et ici nous n’avons que la petite porte de l’autre côté. Les pilotes sont …
- Oui, je sais, l’interrompit Jim, je suis allé les voir. Pierre a été blessé mais il va bien maintenant.  Est-ce qu’il y a des blessés qui ne peuvent pas nager ?…
L’hôtesse regarda derrière elle. La cabine était vide, mis à part le petit groupe près du hublot et ceux qui à l’avant se battaient avec les bagages pour se frayer un chemin vers la sortie.
- Apparemment tout le monde est debout … s’ils sont tous suffisamment valides pour évacuer, je pense qu’ensuite le vent les poussera vers le rivage.
- Avez-vous des bouteilles d’oxygène portative avec leurs masques ? demanda le plongeur.
- Oui … mais pour quoi faire ? s’étonna Amélie
- Pour les pilotes … il sont coincés dans le cockpit… la porte est bloquée.
- Ils ont des bouteilles et des masques au cockpit, ils étaient en train de les préparer.
- OK, approuva Jim, je retourne vers l’avant. Dépêchez-vous d’évacuer … conseilla le plongeur tout en positionnant son masque. Je reviendrai vers vous dans un moment…
L’hôtesse se pinça la lèvre inférieure puis précisa :
- Ne comptez pas trop sur les masques … ils ne sont pas étanches …
Délaissant son embout, Jim fit glisser un tuba sur sa bouche, fit un signe de la main tout en basculant dans l’eau noire et disparut dans l’obscurité.

L’avion s’enfonçait, les passagers n’avaient plus besoin de plonger car à présent l’eau leur arrivait à mi-jambe. Ils s’affalaient dans l’eau et gonflaient immédiatement leurs gilets. Malgré le tumulte de la cabine, malgré le rugissement de la tempête, les sauveteurs de fortune et l’hôtesse entendaient le sifflement de l’air comprimé qui transformait en un instant les gilets flasques en bouées bien dodues, plusieurs ayant gonflé leurs bouées de fortune un instant avant de plonger, malgré les consignes données. Les rescapés nageaient alors maladroitement, se gênant les uns les autres,  jusqu’à ce que le vent les chasse au hasard de ses caprices.

L’eau montait dans l’avion, les passagers devaient à présent barboter à mi-jambes et arrivés à la porte s’affaissaient dans l’eau plutôt qu’ils ne sautaient. Lorsque Tamatoa eût balancé à la mer le dernier bagage obstruant la porte d’accès au cockpit, il en tourna la poignée et tenta de l’ouvrir. Vainement. Il inspecta le contour et constata que la cellule s’était tordue et que la porte était irrémédiablement condamnée.


Dernière édition par eolien le Ven 19 Mai 2017 - 11:03, édité 1 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mar 3 Fév 2015 - 1:04

19 ème épisode :

Madame Tautura avait de l’eau jusqu’à la ceinture lorsqu’elle put enfin avoir accès au hublot grand ouvert. L’eau y pénétrait à présent en un flot qui aurait été calme s’il n’eut été précipité par le vent. Elle se tourna vers Augustin :
- Vas-y mon petit, lui enjoignit-elle, passe devant et surtout n’oublie pas de tirer sur les cordons du gilet dès que tu seras dehors.
Le gamin l’observa, hésita, jeta un regard inquiet en comparant la taille généreuse de madame Tautura à celle du hublot.
- Non, passez devant, je vais vous pousser …
Madame Tautura fit preuve d’autorité, et poussa Augustin vers le hublot :
- Dépêche-toi ! Ne t’inquiète pas, je te suis …
Son protégé une fois dehors madame Tautura s’accrocha des deux mains aux bords du hublot, lutta un instant contre le flot d’eau de mer qui coulait en envahissant la cabine et réussit à se glisser au dehors, mais accrocha du pied le bord inférieur du hublot, ce qui la fit pivoter et basculer la tête la première dans l’eau noire. Elle s’affola, nagea maladroitement quelques instants, mélangeant brasse et gestes désordonnées, ne sachant plus où était la surface. Elle but la tasse, toussa, fit des gestes brusques, donnant des signes d’affolement. Heureusement son corps se retourna et elle émergea en surface, suffocante, le visage criblé de giclées de pluie et d’embruns salés..
- Gonfle ton gilet ! hurla la voix aigüe et proche d’Augustin qui en oublia le vouvoiement dû aux adultes tant était grande son inquiétude de voir cette dame se débattre maladroitement dans l’eau noire.

Le jeune garçon s’approcha d’elle, l’agrippa d’une main ce qui accentua le désordre des gestes de madame Tautura, tandis que de l’autre main il tâtonna jusqu’à trouver le cordon du gilet qu’il tira d’un coup sec.
Le gilet se gonfla instantanément et permit à sa propriétaire de se retrouver en confortable position. La tête hors de l’eau, retrouvant sa respiration malgré la pluie violente, madame Tautura se calma.

- Fais comme moi, lui dit Augustin, nage la brasse … il faut aller vers les lumières a dit l’hôtesse … et tous deux barbotèrent de conserve vers la rive. De temps en temps Augustin agrippait le col du gilet des sa protégée et l’orientait dans la nonne direction, la rassurant de ses conseils.

L’hôtesse Amélie aida le dernier passager à évacuer l’avion, il ne restait plus à l’arrière que Christian et Albert, les cheveux collés par l’eau de mer, les vêtements trempés, immergés à présent jusqu’à la taille. De nombreux objets flottaient un peu partout, des papiers, des sacs vomitoires, des revues, des vêtements ...

- Il faut quitter l’avion, dit Albert d’un ton ferme.
- Les pilotes sont coincés à l’avant, répondit l’hôtesse, il faut aller voir ce que l’on peut faire.
- Non, refusa Christian, regardez, la cabine est quasiment noyée, vous avez de l'eau jusqu'au épaules. Il faut sortir par ici tant qu’il en est temps. Venez, ordonna-t-il en lui prenant le poignet.
Tous les trois se glissèrent au dehors de l’avion par la seule issue possible, la petite porte des toilettes.
Quelques secondes plus tard l’arrière de l’avion glissa sous la surface.
Une fois leurs gilets gonflés ils se concertèrent, s'écarter de la queue qui coulait, aller vers l'avant pour essayer d'apporter leur aide aux pilotes ...
Un bruit de moteur attira leur attention et ils unirent leurs cris, les bras levés, insensibles au mitraillage des gouttes de pluie sur leurs visages.

A l’avant Jacques Bouchard resta silencieux et consterné en constatant ce que lui indiquait Tamatoa. Par acquis de conscience il tira sur la poignée : il était évident qu’ils ne pourraient jamais l’ouvrir. Les pilotes étaient bel et bien prisonnier dans leur cockpit.
Roland demanda à ses deux compagnons de quitter l’avion, l’eau leur arrivant plus haut que la taille.
Levant le poing, Tamatoa frappa deux coups secs sur la porte du cockpit :
- M’entendez-vous ? s’enquit-il.
- On vous écoute ! acquiesça le copilote.
Le sauveteur polynésien se passa la main dans ses cheveux dont les boucles d’un noir de jais brillaient dans la pénombre, trempées d’eau de mer.
- Je suis désolé mais la porte est coincée. .. la cabine est tordue …
Pierre se déhancha pour pivoter vers la porte.

- Il y a une hache suspendue dans un étui ! La porte n’est pas très résistante ... vous aurez tôt fait de nous faire un petit passage …
C’était la phrase que redoutait Tamatoa.
Jacques Bouchard qui avait suivi la conversation se pressa de venir au secours de son compagnon d’infortune :
- On s’en est servi mais elle nous a échappé des mains et est tombée à l’eau … Désolé, on a plus de hache …

Une voix les interpella :
- Dites aux pilotes de tenir avec leurs masques à oxygène et d’ouvrir une fenêtre dès que le cockpit sera noyé.
Le masque sur le front, Jim le Poken était accoudé à la porte. Il avait suivi la conversation et anticipait sur le naufrage à présent proche de l'avion.
Sans perdre de temps à manifester sa surprise de l'arrivée de l'homme grenouille, Roland interpela les pilotes et leur répéta le message de Jim.
- Il y a une hache à l’arrière ! cria Pierre.
Tamatoa qui était monté sur la pile de bagages secoua négativement la tête.

- C’est trop tard, l’eau a envahi tout l’arrière. Il faut sortir … et vite !
D’un geste Roland fit signe à Jacques Bouchard de quitter l’avion et s’adressa aux pilotes :
- Ce n’est pas possible, on ne peut plus aller vers l’arrière, la cabine est noyée, il nous faut évacuer sur le champ. L’homme grenouille essaiera de vous aider …
- Fenêtre côté droit ! le coupa Pierre. Dites lui bien, côté droit !
- OK ! Il a entendu ! Bonne chance !
Tamatoa était déjà en train de basculer vers l’extérieur, il le suivit, l’esprit préoccupé par le destin bien compromis des deux pilotes.
Jacques Bouchard et Tamatoa étaient agrippés à la carlingue dont le nez pointait encore au-dessus de l’eau, engoncés dans leur gilets jaunes. Roland les rejoignit en deux brasses, les trois sauveteurs regardèrent Jim basculer, ses palmes luisantes fouettant la pluie avant de disparaitre sous le nez de l’avion.

Dans le cockpit les deux pilotes étaient debout, de l’eau jusqu’aux épaules. Des papiers flottaient, parsemant l’ombre de taches claires. Il ne restait qu’une quinzaine de centimètres d’air disponible. L’eau montait bien trop rapidement à leur goût et chacun des deux pilotes serrait dans sa main son masque à oxygène. Par moments, bien que l’eau en surface n’était pas très froide, ils grelottaient brièvement, autant de tension nerveuse que de froid.
- Je vais faire un essai, fit Pierre en ajustant son masque, puis il s’accroupit dans l’eau. Des bulles sortirent au-dessus de sa tête qui jaillit brusquement. Après avoir craché et toussé il secoua négativement la tête.
Ils abandonnèrent leurs masques, inutilisables.
La situation était effrayante, l'eau leur arrivait au menton, l'espace libre se réduisait si vite ... dans quelques dizaines de secondes, ils seraient sortis ou bien noyés.

à suivre ...


Dernière édition par eolien le Dim 15 Fév 2015 - 14:23, édité 3 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 9 Fév 2015 - 10:15

20 ème épisode :

Régis lui jeta un bref coup d’oeil, ouvrit la bouche prit une bonne respiration et s’enfonça dans l’eau.
Il tâtonna à la recherche de la poignée. Il avait anticipé sur ce geste, plusieurs fois, alors qu’ils attendaient, silencieux, observant avec inquiétude l’eau monter dans l’étroit poste de pilotage, il s’était imaginé ouvrant en apnée sa fenêtre et en avait mentalement réalisé la gestuelle : « déverrouiller, tirer … attention, l’avion est sur le dos, tout sera inversé. »
Les yeux mi-clos, sans se préoccuper de la brûlure de l’eau de mer, il s’approcha, recherchant la poignée dans la faible luminescence de l’éclairage de secours.
Alors qu’il s’apprêtait à saisir la poignée tout disparut dans une obscurité seulement troublée par le vague halo de la torche que Jim le Poken balançait à bout de bras.

Lorsque l’éclairage de secours rendit son âme au diable, Pierre prit une ultime inspiration et se laissa glisser, les yeux grands ouverts dans le noir.
Il devina plus qu’il ne le vit le bras de son copilote qui secouait la poignée puis la tirait pour ouvrir la fenêtre.
Jim le Poken, qui surveillait attentivement le déroulement de cette évacuation avait compris que l’éclairage de secours avait cessé de fonctionner, il dirigea le faisceau de sa torche vers la fenêtre cherchant le meilleur angle, compromis entre la nécessité de ne pas éblouir le pilote tout en l’aidant à voir ce qu’il faisait.
La fenêtre s’entrouvrit d’une dizaine de centimètres. Jim pensa qu’ils étaient sauvés lorsque le mouvement s’arrêta. Supputant un problème, il lâcha sa torche qui resta accrochée par sa lanière à son poignet, attrapa d’une main le bord de la fenêtre et de l’autre le montant du pare-brise et banda ses muscles pour écarter la fenêtre.
 A l’intérieur du cockpit Régis faisait le même effort et leurs forces unies ne permirent d’élargir l’espace et de ne gagner que quelques millimètres. 
A la position du copilote Pierre compris que quelque chose empêchait l’ouverture normale de la fenêtre. Il se força à ne pas paniquer, se déplaça, posa une main sur la fenêtre, plaça ses pieds sur le tableau de bord et associa son efforts à ceux de ses compagnons.
Supposant que les deux pilotes étaient à bout de souffle, Jim libéra ses mains, il sortit son embout de sa bouche, l’éclaira avec sa torche et le tendit au copilote qui le mit en bouche avidement.
 Régis expulsa l’air de ses poumons prit deux bruyantes inspirations et tendit l’embout  au commandant de bord.
Ayant repris en partie leurs souffles ils unirent à nouveau leurs forces pour tenter de déplacer la fenêtre.
Pendant que les trois hommes luttaient, le Fairchild s’enfonçait lentement dans la mer, libérant des millions de bulles d’air qui se disputaient avec agitation le passage vers l’air libre.
Ils se passaient l’embout à tour de rôle et tiraient, poussaient, secouaient la fenêtre dont ils constataient bien qu’elle se déplaçait, millimètre par millimètres jusqu’à se bloquer, définitivement.
Jim était en apnée, bientôt à bout de souffle, il saisit sa torche, éclaira la scène pour faire signe aux deux pilotes qu’il reviendrait, se débarrassa avec adresse de sa bouteille et de son harnais, dans le même geste il glissa la lampe-torche dans le cockpit puis se propulsa avec ses palmes vers la surface. Trois ou quatre mètres et il déboucha en surface, le visage fouetté par les averses, la bouche grande ouverte pour reprendre sa respiration.
Il devina sous lui l'avion qui sombrait dans l'univers glauque des fonds sous-marins.

Transperçant le bruit du vent et le clapotis de la pluie, il entendit le bruit d’un moteur. Un canot était tout près de lui. Repéré par ses cris, il vira de bord en un instant et moteur au ralenti, courut sur son ère jusqu’à Jim qui tendit les bras et s’accrochât à son rebord.
Après avoir relevé son masque sur son front, Jim jeta un oeil dans le canot. Trois personnes étaient accroupi derrière le pilote du canot, toutes encore équipées de leurs gilets dont le jaune luisait dans la nuit.
- Les pilotes sont resté coincés dans le cockpit, haleta-t-il, je leur ai laissé ma bouteille mais il n’ont qu’un embout pour deux … ils en ont pour une vingtaine de minutes.
Jim tourna la tête pour jeter un regard circulaire.
- Ernest, il faut repérer l’endroit où l’avion a coulé …

Ernest, le jeune mélanésien qui pilotait le bateau, remit un peu les gaz et commentât son geste ;
- Avec ce vent on dérive, j'ai pris des repères … l’avion est par là, le doigt tendu il indiquait la nuit. En face de cet hôtel !
Jim tourna la tête, des lumières trouaient le rideau de pluie.
- Excellent ! Il faut que je leur descende des bouteilles …
Plusieurs minutes auparavant, pendant qu’il s’équipait de sa tenue de plongée, Jim avait demandé à Ernest d’embarquer deux bouteilles avec leurs détendeurs.
Le jeune mélanésien l’interrompit, sa peau noire luisante de pluie et d’eau de mer, un tee-shirt blanc tranchant dans la nuit :
- Pendant qu’il s’enfonçait l’avion a beaucoup dérivé, poussé par le vent. Il est par là à trente ou cinquante mètre du rivage … pas beaucoup profond … peut-être, ajouta-t-il prudemment.
- Aidez-moi à monter à bord, demanda Jim, s’agrippant comme il le pouvait.

Tamatoa qui était le plus proche le saisit d’une poigne ferme pour le faire basculer et s’accroupir dans le canot, la combinaison noire ruisselante.
- Emmène le canot là où tu penses qu’il a coulé, ordonna Jim.
- J’ai pris des repères quant tu es sorti de l’eau, c’est là … ils vont avoir froid ajouta-t-il sentencieusement.
Le canot prit un peu de vitesse. Assis à l’arrière, Roland rompit le rugissement du moteur mêlé à celui de la tempête :
- Pourquoi ne sont-ils pas sorti par la fenêtre ?
- Elle est coincée, on a pas pu l’ouvrir plus que dix centimètres. Je leur ai passé mon embout et ma bouteille pend au-dehors. L’avion coulait … Un embout pour deux, ils ne tiendront pas longtemps. il faut faire vite !
Ernest réduisit les gaz, le canot face au vent, toujours à légère puissance pour essayer de maintenir la position.
- Aidez-moi, il faut que je m’équipe, fit-il en se redressant, le masque sur le front, agile et équilibré dans le canot que le vent violent agitait sans répit..
- Combien as-tu pris de bouteilles ? s’enquit le jeune australien en s’adressant à Ernest, qui par petit coup de gaz et de caps maintenait sur place le canot, ses yeux  plissés par la pluie scrutant ses repères.
- Tu en a deux sous la bâche. Il y en a trois dans le pick-up !
Jacques Bouchard s’était déjà levé et en titubant avait soulevé une bâche, découvrant les bouteilles d’air comprimé qui gisaient dans la pénombre.

Jim choisit une bouteille et Tamatoa l’aida, ajustant pour lui les sangles, puis se proposa :.
- Je sais plonger, assura-t-il, si vous voulez je peux vous aider.
Surpris, Jim le Poken observa ce colosse qui finissait de ses mains habiles de glisser vers lui l’embout de son scaphandre, gardant bien son équilibre, ce qui n’était pas facile, le canot roulant d’un bord sur l’autre, tanguant au caprice du vent.
- OK ! Equipez-vous vite, ils n’en ont plus que pour quelques minutes… je plonge le premier. Vous me repèrerez à ma torche … quel est votre prénom ?
- D’accord, répondit sobrement le polynésien. Tamatoa ! je m’équipe et je plonge.
- Bien, approuva Jim, Tamatoa, le but est de leur laisser nos bouteilles, par l’extérieur, on glisse nos embouts par la fenêtre, pour gagner du temps. Ensuite on remonte … Ernest dès que Tamatoa aura plongé, tu files au pick récupérer les bouteilles et des torches et reviens te positionner à cet endroit ! Je vais plonger ici, je leur ai laissé ma torche. Si elle est allumée je les repèrerai …  Le jeune australien suspendit sa phrase et fit par de sa réflexion : Mais avec cette mer agitée, la visibilité sera très réduite.
Jim positionna son masque, s’assit sur le rebord et bascula en arrière dans une éclaboussure que le vent nettoya. En un instant il avait disparu.
Roland et Jacques Bouchard aidèrent de leur mieux Tamatoa à enfiler le harnais d’une des bouteilles, qui fut sanglé sur son tee-shirt et sur son jean.
Le polynésien s’assit sur le rebord, plongea son masque dans la mer, l’égoutta, ajusta son embout, en vérifia brièvement le fonctionnement, leur fit un signe de la main, pouce levé.
- Merci Tamatoa, merci ! et Roland lui serra le bras.
- Bonne chance ! cria Jacque Bouchard
Comme une ombre fugace, le plongeur pivota et disparut dans quelques éclaboussures.
 Ernest attendit quelques secondes pour s’assurer que les plongeurs étaient à une profondeur suffisante, puis il mit plein gaz, virant de bord.
Le canot se dressa sur sa proue, fendant l’eau, le vent et la pluie.


Dernière édition par eolien le Dim 26 Avr 2015 - 23:52, édité 1 fois


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Mar 3 Mar 2015 - 11:50

21 ème épisode :

Calfeutrés dans leurs maisons et dans les hôtels bordant l’Erakor lagon, les habitants ignoraient pour la plupart qu’un avion en détresse venait de s’abimer à quelques encablures des rives du lagon, le rugissement de la tempête ayant masqué le bruit du moteur valide.
Seuls quelques-uns avaient été attirés par les secouristes venus de l’aéroport, pompiers et gendarmes, et aussi par l’arrivée de Jim le Poken et de son fidèle lieutenant, Ernest.

Quelques habitants avaient bravé la tempête pour aller informer leurs voisins qu’un avion était sur le point d’amerrir. L’information avait à peine eût le temps de se répandre que les phares avaient dessiné un halo dans la nuit inondée. Les secouristes et les rares badauds avaient tout juste pu distinguer le Fairchild rasant l’eau, luttant contre les bourrasques pour terminer sa cours dans une cabriole que la nuit et la pluie avaient estompé. Il ne restait que la trace blanchâtre du ventre de l’avion à la surface noire et pétillante du lagon.

La mise à l’eau d’une embarcation par les secouristes fut un échec : le moteur, noyé d’eau, refusa de démarrer. Après plusieurs tentatives, les pompiers entendirent le rugissement du moteur du canot de Jim l’australien dont ils ne purent que suivre des yeux, un instant, le sillage blanc que la tempête s’appliqua à effacer.
Ils décidèrent de ramer, mais le vent fut le grand vainqueur d’un combat inégal et le mieux qu’ils puissent faire fut de laisser le vent les aider à aller s’échouer un peu plus loin.

Entre les premiers passagers qui avaient évacués l’avion et les derniers, il s’étaient écoulés plusieurs minutes, aussi c’est dans un grand désordre que des fantômes sortirent de l’eau, ici et là, au hasard de trajectoires diverses.
Certains pataugèrent dans un sable mêlé de boue, seuls, trébuchants dans l’obscurité, hagards, traumatisés par la soudaineté et la violence de leur situation. D’autres, plus chanceux, furent pris en charge par les secouristes, ou à défaut par les habitants.
Réalisaient-ils qu’ils étaient rescapés d’une catastrophe aérienne ?
Avaient-ils conscience qu’ils avaient échappé de peu à une mort violente ou aux affres de la noyade ?
Ils avaient froid. Le vent collait leurs vêtements à leur peaux frissonnantes, certains commençaient à ressentir la douleur des blessures que le stress et l’urgence de leur sauvetage leur avaient fait oublier.

Ils se regroupèrent, allant les uns vers les autres dans un instinct grégaire dès qu’ils apercevaient une ombre.

Il fallait des abris ou les réconforter, des couvertures pour les réchauffer. Les gendarmes s’activèrent à les rassembler dans un hôtel très proche.

Lorsqu’il sortit de l’eau, John Ripley voulut se débarrasser de son gilet, puis il se ravisa en distinguant dans la pénombre une tache jaune vacillante vers laquelle il se dirigea. Il reconnut un passager, blessé, qui se tenait le bras.
Observant tout autour de lui, il entraina l’homme vers quelques lumières qui scintillaient, masquées par le rideau de pluie. En approchant il distingua des ombres, des appels qui se faisaient plus précis.
Plusieurs passagers étaient agglutinés sous le porche d’un hôtel. Des gendarmes et des personnels de l’hôtel leurs apportaient des serviettes de bain, des couvertures, des boissons chaudes commençaient à circuler.

« Y-a-t-il des blessés ? » demanda un officier.
Quelques personnes se plaignirent de divers traumatismes. Les gendarmes examinèrent les plus gravement atteints et organisèrent leur transport vers l’hôpital de Port-Vila.
Petit à petit les passagers convergeaient vers ce point de rassemblement, des gendarmes ayant été dépêchés de part et d’autres pour porter le mot.

Madame Tautura barbotait plus qu’elle ne nageait, gênée par son gilet mais toujours redressée par son fidèle Augustin, lorsqu’elle sentit le sol sous ses pieds.

 Elle voulut se redresser, son gilet la déséquilibra, elle trébucha et s’affala dans l’eau, tête en avant, gesticulant sans efficacité. Augustin se précipita et l’aida à se redresser.
Quelques pas et elle n’avait plus d’eau que jusqu’au genoux.
Elle réalisa alors qu’elle serrait la main du jeune garçon.
- Sans toi Augustin, je me serais noyée …
Augustin ne porta pas vraiment attention à sa remarque, trop occupé à scruter la nuit à la recherche d’indice sur la conduite à tenir.
Apercevant quelque lumières falotes, il indiqua la marche à suivre :
- Viens, on va rejoindre le sable sec et ensuite on ira vers ces lampions !
- Il faut trouver un endroit où s’abriter, tu vas avoir froid avec cette pluie … intervint madame Tautura.
Augustin lâcha la main de son amie, ôta son gilet jaune qu’il plaça sur sa tête.
- Fais comme moi, sert-en pour te protéger …
Ayant constater que madame Tautura n’arrivait pas à trouver les sangles de son gilet, il l’aida de son mieux tâtonnant dans la pénombre, allant jusqu’à se hausser sur la pointe des pieds pour ajuster le gilet sur ses cheveux mouillés.

Les commentaires allaient bon train sous la véranda de l’entrée d’un hôtel, alors que les passagers évacuaient le traumatisme de leur accident, chacun voulant exprimer ses sentiments, évacuer ses peurs en exposant sa propre aventure.
- Moi, dit l’un, je suis sorti par l’avant … un vrai parcours du combattant à travers des bagages et des colis  … puis un gars m’a attrapé et balancé dehors !…
Quelques rires crispés furent échangés, coupés net par l’arrivée de nouveaux naufragés, trempés, choqués, quelques-uns souffrant de commotions.

Parmi eux John Ripley que la baignade forcée et le parcours du combattant à travers des cocotiers déracinés et couchés sur la rive du lagon avait revigoré, mais pas forcément de bonne humeur bien qu’il avait eu la chance de tomber très rapidement sur des gendarmes.

Surgissant de la nuit l’hôtesse Amélie, apparut, trempée, toujours accompagnée d’Albert et de Christian et vint vers eux, demandant s’ils avaient des nouvelles des pilotes. Ni les gendarmes ni les rescapés n’en avaient la moindre idée.
Elle se mêla aux passagers, les questionnant sur leur état.
Plusieurs personnes félicitèrent l’hôtesse Amélie et ses deux sauveteurs improvisés.
L’hôtesse chercha du regard un officier à qui elle demanda de téléphoner au plus vite à sa compagnie.
- Le plus simple serait d’essayer depuis la réception de l’hôtel … si la ligne n’est pas coupée, parce que avec cette tempête … ajouta-t-il, laissant sa phrase en suspens.

                                             ***

Des millions de microscopiques particules dessinaient un halo dans le faisceau de la lampe que Jim le Poken projetait devait lui dans sa descente au coeur de l’eau très trouble et très sombre du lagon. Il en atteignit le fond rapidement, pivota sur lui même en prenant garde de ne pas toucher le fond vaseux pour ne pas aggraver la médiocre visibilité qui l’entourait. Rien. Aucune trace de l'avion.
Où chercher ? Il décida de décrire des cercles de plus en plus large, nageant tout en épousant le relief assez mollement ondulé du fond du lagon. Cette tactique fut la bonne, il devina un très faible halo vers lequel il se dirigea.
Pierre et Régis qui surveillaient en grelottant la nuit vaseuse avaient eux aussi aperçu la torche qui se rapprochait.
Jim éclaira le cockpit, observa les deux pilotes qui se passaient l’embout tour à tour. Il ôta le sien et le passât dans l’étroite ouverture de la fenêtre du cockpit.
Pierre s’en saisit, respira normalement quelques instants puis le tendit à Jim. Ce faisant il aperçut un faible halo derrière les épaules de leur sauveteur. Il sortit vivement son bras par l’ouverture étroite en pointant du doigt la direction. Jim se retourna et dirigea le faisceau de sa lampe vers Tamatoa qui le repéra et fut sur eux en un instant.
En quelques gestes, Jim leur fit comprendre qu’ils leur laisseraient leurs bouteilles et reviendraient très vite vers eux. Tamatoa avait déjà défait son harnais, Jim l’imita. Puis dès qu’ils eurent pris une bonne inspiration ils glissèrent les embouts dans le cockpit et filètent vers la surface.
Ils émergèrent dans la nuit, les griffures des averses sur leurs visages leur rappelant l’acharnement des éléments.

Ernest avait rejoint son port d’attache en quelques dizaines de secondes. Une fois le canot amarré, il avait bondi sur le ponton, suivi de Roland et de Jacques Bouchard. Alors qu’il repoussait la bâche à l’arrière du pick-up, des gendarmes étaient venus à leur rencontre, attirés par le ronflement du canot.
Ernest souleva une bouteille d’air comprimé et s’adressa à Jacques Bouchard.
- Tenez la torche et éclairez-moi, je vais l’équiper de son détendeur.
Tout en travaillant, il expliqua la situation des pilotes aux gendarmes. En quelques secondes, il avait équipé deux bouteilles qui furent transportées au canot, ainsi que des torches.
- Jim et Tamatoa sont peut-être déjà remontés. Il faut que l’on aille immédiatement les retrouver.
Jacques Bouchard intervint et s’adressa aux gendarmes :
- Il faudrait des outils pour forcer l’ouverture de la fenêtre … essayez d’en trouver, on reviendra ici.

Quelques secondes plus tard Ernest mit plein gaz, fila vers le large, puis réduisit  très rapidement le moteur pour ne pas risquer de heurter les plongeurs, scrutant la nuit, jetant de brefs regards aux repères qu’il avait prit.
Les deux nageurs entendirent le moteur et leurs torches furent vite repérées.
Dès qu’il furent à bord, Tamatoa leur fit part de sa réflexion.
- C’est moi qui tenait la hache quand elle m’a échappé des mains et est tombée à l’eau …
- Vous n’y êtes pour rien, personne ne vous le rep …
Le colosse polynésien leva la main et l’interrompit :
- Le captain l’a dit, il y a une autre hache à l’arrière. Si on la trouve, on doit pouvoir défoncer la porte du cockpit. Les montants sont en métal, mais les panneaux me paraissent en … il chercha un mot précis, et n’en trouvant pas conclut : moins solides.
Un silence s’ensuivit, avec en fond sonore la rumeur de la tempête et le crépitement des gouttes d’eau sur la mer et sur le canot, tous méditant sur la proposition du polynésien.
Toujours à son poste, Ernest qui maintenait à petit régime le canot sur place rompit le silence :
- C’est une bonne idée patron !
- Jim, approuva Roland, vous pouvez essayer, pendant ce temps nous retournerons à terre pour voir si les gendarmes ont trouvé du matériel … mais avec ce temps …
- Oui, fit Jim qui se tourna vers Tamatoa : Sais-tu où est cette hache ?
- Non, mais l’avion n’est pas très grand … en cherchant, à deux, on va bien la trouver …
- OK, on s’équipe et on y va, décida le plongeur australien.

à suivre ...


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Lun 16 Mar 2015 - 11:26

22 ème épisode :

John Ripley méditait, une tasse de café bien chaud entre les mains, les épaules recouvertes d’une serviette de plage bariolée, le regard dans le vague. Il se tâta les côtes qui le faisaient souffrir à chaque inspiration. « Comment un équipage pouvait-il avoir si peu de compétences pour les avoir entrainé dans ce désastre ? »
Un passager s’assit à côté de lui. De forte corpulence il tamponnait une blessure au front qui saignotait encore un peu.
- Vous avez choisi ce vol sur un coup de tête ?… plaisanta John Ripley en pointant du doigt sa blessure.
- Vu les circonstances, je m’en sors plutôt bien, répondit l’homme avec un sourire. Nous nous en sortons tous bien.
Une dame qui avait suivi l’échange approuva :
- Tout le monde a pu sortir de l’avion, nous avons eu beaucoup de chance.
Levant sa tasse, John Ripley capta son attention:
- Le destin qui nous avait mis en de si mauvaises mains ne pouvait …

Il fut interrompu par le carillon d’une clochette qu’un employé de l’hôtel agitait du poignet. le silence s’établit très vite alors que par petits groupes les rescapés s’approchaient.
- Mesdames et messieurs, les gendarmes ont une communication à vous faire.
Un officier leur expliqua la situation. Tous les passagers étaient à présent regroupés à l’hôtel, exemptés ceux qui avaient été conduits à l’hôpital de Port-Vila.
Malheureusement, nous ne pouvons pas donner de nouvelles des pilotes qui sont restés bloqués dans leur cockpit. Des secouristes essaient à cette heure de leur venir en aide.
- L’avion flotte encore ?… s’écria d’un ton incrédule un passager.
- Non, nous savons qu’il a coulé. Des plongeurs ont pu leur faire passer des bouteilles d’air comprimé. C’est tout ce que nous savons … Je laisse la parole au représentant de la compagnie.
Le chef d’escale, chemisette bleu clair que la pluie collait à sa peau sur un pantalon tout aussi humide croisa les regards de la vingtaine de personnes qui l’encerclaient.
- Mesdames et messieurs, je vous présente, au nom du président et des personnels de la compagnie toutes nos excuses et tous nos regrets pour l’accident qui vient d’avoir lieu.
Fort heureusement il n’y a aucun blessé grave. Les nouvelles que je viens d’avoir du médecin-chef de l’hôpital sont rassurantes. Vos compagnons de voyage hospitalisés ne souffrent, pour les plus graves, que de fractures aux membres supérieurs …
Il s’interrompit car un passager venait de lever la main.
- Que de fractures ?… Vous trouvez qu’ils ne souffrent que de fractures ?…John Ripley avait pris un ton ironique pour donner à l’expression une note désinvolte.
- Monsieur, si l’on considère les circonstances, cela aurait pu être beaucoup plus grave et ne déformez pas mon propos. Je compatis aux souffrances des passagers blessés, mais nous avons crains le pire …
- Vous avez craint le pire ? rugit John Ripley. Dans votre bureau ? Bien à l’abri ?
D’un geste théâtral John Ripley balaya du bras les personnes qui l’entouraient :
- Mais c’est nous qui avons craint le pire. Et c’est vous, votre compagnie, vos pilotes qui nous avez fait vivre le pire !…
Le chef d’escale ouvrit la bouche pour répondre, les deux mains projetés en avance dans un geste de défense, mais John Ripley ne lui en laissa pas le temps.
- Nous avons pris des billets pour aller de Hionara à Espiritu Santo puis à Port Vila. John Ripley marqua une courte pause puis articula avec emphase : pour l’aéroport de Port Vila ! Pas pour finir amochés au fond du lagon !…
Un murmure parcourut le groupe des passagers, vite dominé par le chef d’escale :
- C’est un accident. Personne ne peut, à cette heure, établir des responsabilités. Nous assumerons les nôtres. Tous les passagers seront ré-acheminés vers les destinations de leurs choix, tous les frais seront à notre charge, bien entendu. Dans l’immédiat nous sommes en train de réquisitionner des chambres … peut-être d’ailleurs qu’il y en aura ici suffisamment, sinon dans les hôtels voisins.
John Ripley voulait profiter de son avantage :
- J’espère que vous n’imaginez pas qu’une nuit d’hôtel compensera les blessures, les dégâts, la perte de nos effets personnels et surtout le risque insensé que vous nous avez fait prendre !
Le chef d’escale fut provisoirement sauvé par l’arrivée de l’hôtesse Amélie. qui se dirigea vers lui. Ils eurent un court échange et le chef d’escale leva la main pour demander le silence.
- Notre hôtesse vient de nous apporter les dernières nouvelles des pilotes qui sont toujours bloqués dans le cockpit. Les secouristes ont pu leur faire parvenir deux bouteilles d’air comprimés supplémentaires. C’est tout ce que nous savons.
Pleinement conscient d’avoir pris le leadership des passagers, John Ripley ignora le chef d’escale et s’adressa à ses compagnons d’infortune :
- Je vous propose de nous réunir dès demain matin. J’aurais pris contact avec des avocats. Demain, ici, vers onze heures …
Le chef d’escale qui venait d’avoir un bref échange avec une réceptionniste coupa John Ripley :
- S’il vous plait ! … Les chambres sont disponibles. Vous pouvez vous diriger vers la réception. Du personnel de la compagnie reste là à votre disposition, n’hésitez pas à faire appel à eux pour tout problème que vous rencontreriez. Toutes les communications téléphoniques, tous les menus frais sont bien entendu à notre charge … Encore désolé pour cette mésaventure.
    … …
A quelques encablures de l’hôtel, deux plongeurs descendaient dans l’eau noire de l’Erakor lagoon, le halo de leurs lampes-torches trouant avec peine l'obscurité trouble qui avait enseveli le Fairchild où survivaient, peut-être encore, les deux pilotes.


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Sam 28 Mar 2015 - 10:24

L'actualité me met en fâcheuse position. Un passage (21 ème épisode, il y a trois semaines ...) de la mésaventure de ce Fairchild coulé dans un lagon entrainait le scénario suivant :

"- Le captain l’a dit, il y a une autre hache à l’arrière. Si on la trouve, on doit pouvoir défoncer la porte du cockpit. Les montants sont en métal, mais les panneaux me paraissent en … il chercha un mot précis, et n’en trouvant pas conclut : moins solides."

Bien sûr c'était une autre époque, les portes n'étaient pas blindées ...
En regard au dramatique accident de l'A320 de GermanWings, je pense que je vais suspendre ce récit quelques temps.


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Re: Détresse sur le Pacifique

Message par eolien le Dim 26 Avr 2015 - 15:21

Il me semble que l'accident de GermanWings commence à disparaitre suffisamment de l'affiche médiatique pour reprendre là où on en était ...

23 ème épisode :

...
A quelques encablures de l’hôtel, deux plongeurs descendaient dans l’eau noire de l’Erakor lagoon, le halo de leurs lampes-torches trouant avec peine l'obscurité trouble qui avait enseveli le Fairchild où survivaient, peut-être encore, les deux pilotes.


Grâce à la précision de la navigation d’Ernest, Jim, suivi comme son ombre par Tamatoa, reconnut rapidement l’épave du Fairchild, les torches des deux pilotes formant un timide halo dans l’obscurité poussiéreuse du lagon.
Jim s’approcha de la fenêtre où pendaient les deux bouteilles d’air comprimé, s’assura d’un regard sur leurs manomètres de leur autonomie restante et colla son masque contre la vitre. Les deux naufragés l’observaient, leurs yeux mi-clos pour résister à l’agression de l’eau de mer. Il devenait qu’ils avaient froid et qu’ils ne pourraient plus tenir très longtemps. Par geste, il essaya de décrire leurs intentions. Tamatoa qui s’était approché lui indiqua sa montre, lui intimant de le suivre, ce que le jeune australien approuva d’un geste conventionnel et bascula à son tour sans plus attendre. « Au moins, se persuada-t-il, de nous voir leur aura remonté le moral … »
Eclairant le fuselage Tamatoa contourna les vitres du cockpit pour basculer de l’autre côté où il savait retrouver la porte par laquelle il avait évacué l’avion. Ses craintes furent vite confirmées, il ne pouvait pas passer, l’étroit espace qu’ils avaient entr’ouverts à grand peine ne permettant pas le passage d’un homme-grenouille équipé d’une bouteille. Jim s’y essaya mais ayant buté sur la tôle il se retourna, son intention étant de se défaire de son attirail, quitte à se harnacher à nouveau une fois en place.  Tamatoa lui fit un signe et bascula vers l’arrière de l’avion, il longea la série de hublots, évita les pales d’hélice pour arriver au niveau de la porte arrière gauche, celle qui avait été malencontreusement mal ouverte par John Ripley. Après l’avoir secoué et constatant qu’il n’obtenait quasiment aucun résultat, il se propulsa d’un battement par dessus la carlingue et découvrit très vite l’issue des toilette, dont il jugea spontanément l’ouverture assez large pour leur permettre l’accès à l’intérieur de la cabine.
Une fois en place, il se répartirent les recherches par signe et commencèrent à explorer les lieux.
Tamatoa reconnu la hache, en saisit le manche et l’arracha de son étui. Pivotant sa grande carcasse en un mouvement gracieux il rejoignit Jim à qui il montra sa trouvaille.

D’une arabesque, il contourna le jeune australien et s’engagea dans l’allée centrale, s’aidant d’une main en s’appuyant sur les dossiers des sièges qui pendaient, balisage qui les conduisit à la porte de la soute à bagage, toujours ouverte. Il ne put éviter un petit sourire de satisfaction lorsqu’il survola le monceau de bagages éparpillés et se positionna devant la porte du cockpit. Un coup d’oeil par dessus son épaule pour s’assurer qu’il ne risquerait pas de blesser Jim le Poken, son bras armé se leva pour assener un coup du plat de la hache. Jim approuva intérieurement le geste, comprenant que le polynésien voulait d’abord informer les pilotes.






Dans le cockpit, le bruit sourd aurait fait sursauter les pilotes s‘ils n’étaient pas dans une forme d’hypothermie passive, et tout ce que le bruit entraina de leur part fut de se retourner autant que les tuyaux qui nourrissait leurs poumons le permettaient.

Tamatoa se cala du mieux qu’il le put et assena un coup de la pointe de la hache. L’eau freina son geste et la pointe rebondit sur la paroi de la porte. Il fallait frapper plus fort pour être efficace.
Tamatoa chercha du regard un appui mais il n’y avait rien en vis à vis de la porte sur quoi se caler.
Jim comprit le problème et balaya l’étroit espace de sa torche dont il figea le faisceau sur le montant qui soutenait les filets à bagages et qui gisait dans un coin de la soute. Il s’en approcha, le saisit, mais il resta bloqué, le filet qui lui était fixé étant écrasé par plusieurs bagages. Tamatoa l’observait, ayant deviné son intention, il pointât du doigt l’emplacement où devait se fixer le tube de métal.
Tamatoa saisit la première valise qu’il déplaçât, puis, un sac. « Décidément se dit-il, la corvée bagages m’est réservée ce soir … »
Aidé par Jim, le filet fut dégagé. Ils saisirent le montant qu’ils dressèrent à la verticale. Après quelques tâtonnement le montant fut bien positionné.
Tamatoa y cala son dos et bandant ses muscles, donna un coup de hache dont l’effet fut partiellement amorti par l’eau. Il renouvela son attaque et constata que la pointe pénétrait à présent dans la paroi de la porte. Faisant un geste de levier, il tira sur le manche de telle sorte que la paroi soit déchirée.

Petit à petit, par coups répétés il réussit à ouvrir une brèche dans laquelle il glissa et coinça le bec de la hache. Basculant vers l’’arrière tout en se recroquevillant, il plaquât ses deux pieds palmés de par et d’autre de la hache, banda ses muscles et tira de toute ses forces. La hache déchira la paroi de la porte du cockpit sur quelques centimètres. Jim tendit le bras, plaçant son pouce levé dans le champ visuel du polynésien.

C’est ainsi, de déchirures en déchirures, que Tamatoa réussit à dégager une ouverture suffisante pour permettre à un corps humain de passer.
Depuis quelques instants ils voyaient les deux pilotes, leurs chemisettes blanches tranchant dans la pénombre du cockpit.

Tamatoa jugea suffisante la trouée et fit signe aux pilotes. Il prit une inspiration, ôta son embout qu’il tendit à travers la porte.
Pierre prit l’embout d’une main, le tendit à Régis tout en le poussant de l’autre main. Régis échangea ce nouvel embout contre celui qui le reliait à la bouteille, puis il se glissa par le trou, se redressa maladroitement, un pied sur un sac, l’autre sur une valise.
Jim s’approcha de la porte défoncée, tendit à son tour son embout et aida le commandant de bord à les rejoindre.

Sans plus attendre, ils nagèrent de conserve vers la queue de l’avion, partageant à intervalles régulier les embouts.
 Rejoindre la surface où les attendaient Joseph et ses équipiers ne fut qu’un jeu d’enfant.

Tamatoa tendit la main à Jacques Bouchard qui l’aida à grimper à bord du canot :
- Vite ! ordonna le polynésien, il faut les réchauffer et les amener à l’hôpital, ils sont en hypothermie !

Une fois réunis à bord, ils furent recouverts de couvertures et Joseph mit plein gaz vers la rive toute proche.

Le lendemain matin, le vent soufflait encore mais les nuages fragmentés, les coins de ciel bleu et l’absence de pluie confirmaient que la dépression tropicale était partie déverser sa furie ailleurs.
Il y avait foule sur les bords de L’Erakor Lagoon pour observer les embarcations qui s’affairaient au-dessus du Fairchild dont on distinguait assez bien l’épave qui reposait sous quelques mètres d’eau.
Quelques poissons commençaient à s’y aventurer. Un oiseau de mer poussa un cri moqueur et s’élança adroitement en s’élevant d’un battement d’aile gracieux, le bec fendant les alizés.


à suivre ...


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